St. John de Crèvecœur et les Lettres d'un fermier américain
Du même auteur Rendez-vous manqué avec la révolution américaine. Les adresses aux habitants de la province de Québec diffusées à l’occasion de l’invasion américaine de 1775-1776, avec la collaboration de Bernard Andrès et d’une équipe du groupe de recherche ALAQ (Archéologie du littéraire au Québec, UQAM) : Julie Alix, Julie Arsenault, Nancy Desjardins, Nova Doyon, Nathalie Ducharme, Paul A. Lefebvre, essai, Québec Amérique, coll. Dossiers et documents, 2007. Dernier automne, récit, Boréal, 2004. Finaliste, Grand Prix du livre de la ville de Montréal, 2005. Pour en finir avec les intégristes de la culture, essai, Boréal, 1996. L’Immigrant Montréal, essai, Triptyque, 1994. Le Guide du tango, essai, Triptyque/Syros-Alternatives, 1992. Macadam tango, essai, Triptyque, 1991. Ajustements qu’il faut, poèmes, Les Herbes Rouges, 1981. Temps supplémentaire, poèmes, Les Herbes Rouges, 1979. Traduit du jour le jour, poèmes, Les Herbes Rouges, 1978.
Pierre Monette
St. John de Crèvecœur et
les Lettres d'un fermier américain
Lettres d’un fermier américain (1782) et « Description d’une tempête de neige au Canada » (c. 1780) : traductions précédées d’une présentation et suivies d’une étude jetant de
nouvelles lumières sur le séjour de St. John de Crèvecœur en Nouvelle-France
et les échos de cette expérience dans l’ensemble de son œuvre
Les Presses de l’Université Laval
Les Presses de l’Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du Canada et de la Société d’aide au développement des entreprises culturelles du Québec une aide financière pour l’ensemble de leur programme de publication. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise de son Programme d’aide au développement de l’industrie de l’édition (PADIÉ) pour nos activités d’édition.
Mise en pages : Diane Trottier Maquette de couverture : Laurie Patry Documents reproduits en couverture : Portrait de St. John de Crèvecœur (miniature de Vallière, c. 1786) et « Plantation de Pine Hill, dont le premier arbre a été abattu en l’an de grâce 1770. Comté d’Orange, colonie de New York » (miniature) : archives personnelles de M. Hubert Jean Saint-John de Crèvecœur, qui en a aimablement autorisé les reproductions. Lettre de St. John de Crèvecœur à Robert Monckton, « [Québec : Lettres adressées au général Monckton par des prisonniers français après la prise de Québec] », 20 octobre 1759 : Ottawa, Bibliothèque et Archives Canada. Médaillon figurant sur la page titre de la seconde édition des Lettres d’un cultivateur américain addressées à Wm. S…on Esqr. depuis l’Année 1770 jusqu’en 1786, Par M. St John de Crèvecœur, Traduites de l’anglois, À Paris, Chez Cuchet Libraire, rue et Hôtel Serpente, 1787 : Montréal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
© Les Presses de l’Université Laval 2009 Tous droits réservés. Imprimé au Canada Dépôt légal 2e trimestre 2009 ISBN 978-2-7637-8871-5 Les Presses de l’Université Laval Pavillon Pollack, bureau 3103 2305, rue de l’Université Université Laval, Québec Canada, G1V 0A6 www.pulaval.com
Présentation
Une opération de rapatriement
Destin étonnant que celui de St. John de Crèvecœur. Lieutenant au sein du régiment de la Sarre, il est à Québec le 13 septembre 1759, lorsque la bataille des Plaines d’Abraham scelle le sort de la Nouvelle-France. Il a alors vingt-quatre ans : il est né le 31 janvier 1735, dans la région de Caen, en Normandie, où il a été baptisé sous le nom de Michel-Guillaume Jean de Crèvecœur. Dans les jours qui suivent la chute de la ville, il démissionne de l’armée afin d’éviter d’être rapatrié en France avec les autres officiers des troupes de la métropole. Il choisit plutôt de rejoindre les futurs États-Unis où il sera naturalisé citoyen de la colonie de New York en 1765 sous le nom de John Hector St. John. Il se marie en 1769 et achète, la même année, dans le comté d’Orange (État de New York), une ferme à laquelle il donne le nom de Pine Hill. C’est là qu’il vit, auprès de son épouse et des trois enfants qu’elle lui donne, les années les plus heureuses de son existence. Mais il devait bientôt subir les contrecoups des premiers combats de la révolution américaine. Trop loyaliste au goût des patriotes de son voisinage, St. John de Crèvecœur se voit contraint de quitter ses terres en 1779 pour rejoindre la ville de New York occupée par l’armée britannique. Lorsque les autorités anglaises sont mises au fait de ses origines françaises, elles le soupçonnent d’espionnage au profit des rebelles qui bénéficient alors du soutien de sa patrie d’origine : il est arrêté et passe près de trois mois en prison. Lorsqu’on lui permet, à l’automne 1780, de prendre un bateau en direction de l’Europe en compagnie de l’aîné de ses fils afin d’y régler de vagues affaires de famille, c’est pour faire naufrage sur les côtes d’Irlande. Il traverse ensuite l’Angleterre et finit par renouer avec la France en août 1781. Après deux ans de séjour dans son pays natal, c’est à titre de consul de France qu’il
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réintègre les États-Unis qui viennent de signer un traité de paix avec l’Angleterre. De retour à New York en novembre 1783, il a bientôt le bonheur de retrouver sains et saufs la fille et le garçon qu’il a laissés derrière lui lorsqu’il a fui la guerre d’Indépendance, mais il apprend par la même occasion que leur mère est morte pendant son absence. Au total, St. John de Crèvecœur demeurera cinq ans en poste auprès de son ancienne contrée d’adoption : de 1783 à 1785 dans un premier temps, puis de 1787 à 1790. Il est donc en Amérique quand éclate, en 1789, la Révolution française, mais il est de retour en France au moment où commence, en 1792, le règne de la Terreur. Il est alors démis de ses fonctions avec l’ensemble des diplomates nommés sous l’Ancien Régime. C’est seulement avec la disparition de Robespierre qu’il commence enfin, en 1794, à la veille de ses soixante ans, à vivre dans la tranquillité qu’il n’a cessé de chercher tout au long de son existence. Il mourra près de vingt ans plus tard, le 12 novembre 1813, à Sarcelles, dans le Val-d’Oise. * * * Le court séjour de St. John de Crèvecœur en Nouvelle-France n’a laissé que de rares traces dans les documents d’époque. Aucun fait d’armes remarquable n’a ponctué sa carrière militaire et les livres d’histoire du Québec ne consacrent pas la moindre ligne au petit officier qu’était celui qui se faisait alors appeler Michel Jean de Crèvecœur. Cet obscur lieutenant du régiment de la Sarre, ce personnage on ne peut plus secondaire de notre passé, a pourtant été une des célébrités de son temps : l’auteur des Letters from an American Farmer, le livre que les États-Unis considèrent comme l’œuvre fondatrice de leur littérature, « la première expression littéraire d’une conscience nationale américaine1 ». Les Lettres d’un fermier américain sont donc un des classiques de la littérature états-unienne. Un classique mineur, cependant : parce que l’ouvrage présente ce qui peut apparaître comme des défauts de construction mais surtout parce que, son intérêt étant tributaire de nombreux éléments contextuels, il ne peut prétendre à l’« universalité » dont se réclament les classiques « majeurs » de la littérature2. Le livre a tout de même remporté un très grand succès au moment de sa publication. La version originale anglaise de l’ouvrage, publiée à Londres en 1782, a connu quatre éditions au cours de l’année qui a suivi sa parution. En 1783, le livre était traduit en allemand et en néerlandais. St. John de Crèvecœur en préparera lui-même une adaptation française, qui paraîtra sous le titre de Lettres d’un cultivateur américain3, d’abord en deux volumes en 1784, puis augmentée d’un troisième tome en 1787. L’édition française de 1784 connaîtra deux
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contrefaçons et les trois volumes de 1787 seront à l’origine d’une nouvelle traduction allemande publiée en 1788. Le livre a donc connu un total de onze éditions en six ans avant d’en voir paraître une douzième et dernière en 1793, aux États-Unis. Il ne devait cependant pas être réimprimé avant le début du XXe siècle et il subit de nos jours le sort de la plupart des livres auxquels on attribue le statut de classiques : on les lit bien moins souvent qu’on en parle. Publiées un an avant le traité de septembre 1783 qui allait mettre fin à la guerre d’Indépendance des États-Unis et à la veille de la Révolution française (dont on ne souligne pas assez les liens qu’elle entretient avec l’expérience états-unienne), ces Lettres d’un fermier américain ont été, l’espace d’une génération, une des principales sources de renseignements sur ce nouveau pays qu’étaient alors les États-Unis et sur ce qui a reçu depuis l’appellation d’American Dream. Leur représentation plus ou moins idéalisée de la société états-unienne correspondait à la conception que s’en faisait l’Europe des Lumières. L’idée que l’on menait aux États-Unis une vie guidée par les lois de la nature et de la raison, se voyait confirmée par les écrits d’un homme qui y avait effectivement trouvé le bonheur et vécu dans l’abondance en menant une existence proche de l’« état de nature » si cher aux penseurs du temps. L’ouvrage faisait écho à un ensemble d’opinions déjà répandues au sein du public européen « éclairé », cela en adoptant un mode d’expression imprégné par la fascination sentimentale pour les choses de la nature que les auteurs de l’époque (notamment JeanJacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre) avaient mis au goût du jour. À ce titre, les Lettres d’un fermier américain sont proprement un produit de l’esprit des Lumières : une œuvre, sinon marquante, du moins profondément marquée par les idées du moment.
Les applaudissements des périodiques de l’époque Les articles qui ont souligné les parutions des premières éditions anglaise et française de l’ouvrage, tous principalement composés de longs extraits du livre, illustrent d’une façon fort éloquente l’accueil que l’époque a fait à l’œuvre de St. John de Crèvecœur. Publié dans The European Magazine and London Review du mois d’avril 1782, le premier compte rendu des Letters from an American Farmer souligne que l’ouvrage présente de nombreuses pages « aussi profondément intéressantes qu’instructives » et proposant une image très attrayante des mœurs et des coutumes des États-Unis d’alors : « Il s’agit d’un portrait efficace, bien dessiné, et présenté sous des couleurs brillantes. » Leur auteur est perçu comme « un homme au cœur bon et sensible », et son livre
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comme un « délassement utile ». Le mois suivant, le Scots Magazine parle de St. John de Crèvecœur comme d’un écrivain qui sait raconter les choses d’une « manière particulièrement vivante4 ». En juin 1782, la Monthly Review entreprend la publication d’un compte rendu qui s’étendra sur trois livraisons. On y affirme que le livre permet d’entendre la voix d’un homme qui : possède une intelligence solide et éclairée, une perception vive et intuitive, et un esprit de réflexion philosophique qui a non seulement meublé sa pensée d’idées nouvelles et originales, mais qui en a possiblement éradiqué tous les préjugés que, souvent, les livres contribuent autant à confirmer qu’à faire disparaître.
L’auteur est présenté comme un « intelligent et divertissant compagnon », et le chroniqueur de conclure sa recension en écrivant : « Nous ne pouvons nous séparer de ce bon M. Hector St. John, l’ingénieux auteur de ces nouvelles Lettres d’un fermier pennsylvanien, sans le remercier du divertissement et des renseignements qu’il nous a offerts. » Évoquant les dernières lignes de l’« Annonce » sur laquelle s’ouvre les Lettres d’un fermier américain et qui évoquent la possibilité d’un second volume de la même teneur, le rédacteur de la Monthly Review ajoute : Si [l’auteur] juge bon de communiquer au public d’autres propos sur les questions américaines, nous ne doutons pas que l’écouteront avec plaisir tous ceux qui admirent les compositions simples et naturelles — où les vérités et la simplicité s’unissent au bon sens pour fournir à l’amateur d’investigations philosophiques un amusement rationnel et des renseignements utiles5.
En septembre et en novembre 1782, le Gentleman’s Magazine consacre lui aussi une série d’articles aux Letters from an American Farmer, dans lesquels on présente le signataire du livre comme un « ingénieux et sentimental fermier américain » qui a su écrire un « touchant récit6 ». La publication originale des Letters from an American Farmer a également été soulignée par la parution d’un article en langue française. Dans son édition du 14 mars 1783, le Courier [sic] de l’Europe (un bihebdomadaire publié à Londres) affirme que la « candeur, l’ingénuité, la simplicité qui regnent dans ces lettres en rendent la lecture attrayante » et qu’elles fourmillent de « détai[l]s sur les différentes Provinces des Etats-Unis [qui] n’intéresseront pas moins le lecteur ». Jacques Pierre Brissot de Warville était un des principaux collaborateurs du Courier de l’Europe et il est vraisemblable que l’article soit de la plume de cet homme qui devait bientôt devenir l’ami de St. John de Crèvecœur. Le ton du texte est, en effet, très proche de celui qu’adoptera Brissot toutes les fois qu’il parlera des Lettres d’un cultivateur américain. C’est d’ailleurs sous la signature de Brissot, et
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toujours en Angleterre, que paraît, dans son Journal du Licée [sic] de Londres, le premier compte rendu de l’édition française de 1784 du livre de St. John de Crèvecœur : Cet ouvrage a eu un grand succès en Angleterre ; la traduction qui vient d’en paroître en France en a un semblable. M. de Crevecœur St. John en est l’Auteur & le Traducteur tout-à-la-fois. Ces lettres donneront une grande idée de son ame ; mais, ce qui vaut mieux encore, elles inspireront ou réveilleront peutêtre dans l’ame blasée des Européens le goût de la vertu & de la simplicité des mœurs ; elles leur inspireront de l’estime pour les mœurs & la vie américaines. Tout est à louer dans ces lettres ; l’amour de l’humanité semble les avoir toutes dictées. […] Je ne citerai rien de cet ouvrage ; je serois trop embarrassé dans le choix, & ne finirois pas. Les ames honnêtes doivent le lire & relire, elles y trouveront l’amusement joint à l’instruction7.
Cette traduction était attendue depuis que Pierre-Louis de Lacretelle avait fait paraître, dans le Mercure de France du 4 janvier 1783, un premier extrait en langue française de l’ouvrage (dont la diffusion a été suivie, en avril, par une petite polémique sur la question de l’esclavage). Le 24 janvier 1784, Lacretelle publiait dans le même périodique « un nouveau morceau de cet Ouvrage, dont l’Edition [lui] est confiée ». L’année suivante, dans les numéros du 22 et du 29 janvier 1785, il y faisait paraître un long compte rendu fort flatteur du livre de son protégé8. Au cours du même mois de janvier 1785, Jacob H. Meister signale lui aussi cette parution dans sa Correspondance littéraire ; il y présente les Lettres d’un cultivateur américain comme un livre : écrit sans méthode et sans art, mais avec beaucoup d’intérêt et de sensibilité, [qui] remplit parfaitement l’objet que l’auteur semble s’être proposé, celui de faire aimer l’Amérique et tous les avantages attachés au sol, à la constitution et aux mœurs des treize Provinces-Unies. […] En attendant que la moitié de l’Europe devienne une province de l’Amérique, comme elle est peut-être destinée à le devenir un jour, il me semble que, si j’étais roi, avec la meilleure intention de rendre mes sujets heureux et de ne jamais contraindre leur liberté, ce serait un des livres dont je serais le plus tenté de défendre la lecture. Il n’en est guère qui puisse être plus propre à encourager des émigrations auxquelles nos Européens ne paraissent déjà que trop disposés […]. Quelques-unes des remarques de l’auteur sur l’état et le caractère des sauvages auraient transporté J.-J. Rousseau ; il y aurait appris avec délices que plusieurs enfants enlevés pendant la guerre par les sauvages, réclamés à la paix par leurs parents, refusèrent absolument de les suivre, et se réfugièrent sous la protection de leurs nouveaux amis, pour se soustraire à l’effusion de l’amour paternel ; que d’autres, depuis leur retour, ne cessent de gémir sur la perte qu’ils ont faite, et n’en parlent jamais sans verser des larmes de douleurs.
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Puis refusez encore de croire, si vous l’osez, que l’état naturel de l’homme n’est point la civilisation9.
Le mois suivant, en février 1785, le Journal de Paris consacre au livre une série de trois articles. Le chroniqueur note que l’auteur « répand […] dans ses descriptions le plus vif intérêt ». Il mentionne entre autres la présence, dans l’ouvrage, de « faits relatifs aux Sauvages […] très dignes de l’attention des Philosophes » et face auxquels il lui semble, à la suite de Meister, que « Jean-Jacques Rousseau ne manqueroit pas de se confirmer de plus en plus dans le systême qu’on a tant ridiculisé, & de conclure que l’état naturel de l’homme n’est point la civilisation ». Il souligne également que l’ouvrage de St. John de Crèvecœur : présente une infinité de détails particuliers & d’anecdotes curieuses, qui peignent encore mieux les Amériques que les descriptions de toutes leurs Provinces. Les travaux des Cultivateurs de ce pays & leurs succès progressifs excitent un intérêt que les habitans de nos grandes Capitales seront peut-être surpris d’éprouver à un si haut degré sur un pareil sujet, eux qui n’ont guères coutume de s’attendrir qu’à des représentations de Tragédies ou à des lectures de Romans. Il étoit réservé à l’Amérique septentrionale […] d’offrir, dès la naissance de ses Colonies, la réunion de l’innocence touchante des premiers siècles & des avantages les plus solides de la raison perfectionnée. En jettant les yeux sur ces contrées nouvelles, avant qu’elles fussent troublées par les prétentions de leur Métropole, l’ame ne reçoit que des impressions consolantes et douces10.
Au cours de 1785, Élie Fréron ouvre les pages de son Année littéraire aux Lettres d’un cultivateur américain : « un excellent ouvrage » s’exclamet-il en ouverture de son compte rendu avant de préciser ironiquement : « aussi nous vient-il de l’autre monde » (Fréron et son Année littéraire étaient les pourfendeurs des philosophes parisiens). Il continue en signalant que : Celui qui l’a composé n’est point un auteur, un faiseur de livres, un Philosophe ; c’est un bon citoyen, un bon cultivateur, un homme vertueux, qui ne parle que de ce qu’il connoît, qui ne décrit que ce qu’il a vu, & ne pense que d’après son cœur : sa main accoutumée à conduire la charrue n’a pris la plume qu’avec peine.
Et il conclut sa recension en notant : La philosophie [de notre cultivateur] est dans son cœur plus que dans sa tête ; il sent plus qu’il ne réfléchit ; il peint plus qu’il ne raisonne ; comme il ne suit que son imagination pour guide, il y a du désordre & de la confusion dans les objets qu’il décrit. De même que tous les écrivains solitaires vivement affectés il manque de goût, il est diffus & minutieux, il se répète, il épanche sans choix l’abondance des sentiments qui surchargent son ame ; mais il intéresse, il émeut, il a l’air d’aimer les hommes & de puiser son éloquence
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touchante dans son enthousiasme pour la vertu & pour l’humanité. Une chaleur dramatique anime ses récits ; il tient les cœurs dans sa main ; il y excite à son gré toutes les passions ; & dans sa prose négligée, incorrecte, mais hardie & brûlante, il montre le talent d’un grand Poëte11.
La Harpe parle lui aussi du livre dans sa Correspondance littéraire ; il y souligne que : comme il n’y a pas dans son style pas la plus légère trace d’affectation, de recherche, ni de déclamation, l’air un peu étranger et le goût de terroir qui se fait sentir dans sa manière d’écrire, ne lui nuisent point du tout, et ajoutent même encore à la vérité de son expression. [… I]l communique aux lecteurs toutes les impressions qu’il éprouve, et qui paraissent vraies et profondes. Il ne peint que ce qu’il a vu, il n’exprime que ce qu’il a senti ; il revient trèssouvent sur les mêmes idées ; mais elles sont si attachantes et si importantes, qu’on y revient sans peine avec lui. C’est toujours le sentiment des droits naturels de l’homme, tel qu’il devait être gravé dans l’ame d’un cultivateur américain, l’être le plus libre peut-être qui fût sur la surface du globe, jusqu’au moment où les Anglais ont voulu les asservir. C’est aussi le tableau continuel des travaux, des jouissances et des richesses champêtres, des vertus républicaines et du bonheur domestique. Voilà ce qui donne tant d’intérêt à la description détaillée de chacune des provinces qui composent aujourd’hui ce qu’on appelle les États-Unis. L’auteur les fait connaître parfaitement : culture, commerce, gouvernement, usages, police des villes, mœurs des campagnes, manufactures, navigation, tout est fidèlement représenté12.
Trois ans plus tard, à la suite de la parution de la nouvelle édition française de l’ouvrage en trois volumes, le Journal général de France du 12 mai 1787 signale que : ce qui tire cet ouvrage de la classe ordinaire, ce qui entraine le suffrage de toutes sortes de Lecteurs, ce sont les tableaux pleins de vie, d’intérêt, de sensibilité, qu’on y trouve répandus, & qui font autant l’éloge de l’esprit que du cœur de l’Écrivain.
Pour sa part, le Mercure de France se contente de rappeler : « Nous avons été les premiers à répondre au Public du mérite de cet Ouvrage aussi original qu’intéressant. Son succès a justifié nos éloges. » Le Journal de Paris du 17 août 1787 profite de la parution de cette nouvelle édition pour se pencher sur les raisons du succès du livre : De tous les Ouvrages qui ont paru sur l’Amérique septentrionale, ce sont peutêtre les Lettres d’un Cultivateur Américain qui ont eu le plus de succès. Quelle en est la cause ? Nous croyons qu’il faut l’attribuer sur-tout au talent singulier qu’a cet Ecrivain de faire passer toutes ses affections dans l’ame de ses Lecteurs ; ces affections sont vives, pleines & abondantes : rien ne ressemble moins aux petits sentimens superficiels & secs de nos beaux-esprits à la mode. Et quel en est leur objet ? Un peuple qui nous reporte, pour ainsi dire, au règne de la bonne nature, à l’origine de Sociétés […]13.
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La sympathie retenue des États-Uniens C’est donc avec un concert d’éloges que les Européens ont souligné la parution de l’ouvrage de St. John de Crèvecœur. Les premiers lecteurs états-uniens des Letters from an American Farmer ont eux aussi accueilli le livre avec sympathie, mais sans plus, et surtout avec une certaine retenue. Depuis l’époque de sa publication londonienne originale, en 1782, jusqu’aux lendemains de son édition américaine de 1793, les journaux du pays ont consacré une quarantaine d’articles au livre de St. John de Crèvecœur, lesquels se réduisent cependant à la présentation d’extraits de l’ouvrage14. En mars 1783 et en janvier 1784, Benjamin Franklin, l’ÉtatsUnien le plus célèbre et le plus influent de son temps, en recommandait la lecture à deux correspondants en quête de renseignements sur les possibilités d’établissements aux États-Unis : En ce qui concerne les conditions permettant d’acquérir des terres en Amé rique, et la manière de commencer de nouveaux établissements sur ces dernières, je ne peux donner de meilleurs renseignements que ceux qu’il est possible de trouver dans un livre récemment publié à Londres sous un titre du genre Letters from a Pennsylvania Farmer, par Hector St. John. Il existe un livre récemment publié à Londres, écrit par M. Hector St. John sous le titre de Letters from an American Farmer, qui contient une grande quantité de renseignements sur ces sujets ; et comme je sais que l’auteur est un homme intelligent et observateur, je suppose que les renseignements sont à l’avenant et je vous recommande la lecture du livre15.
La formulation de ces dernières lignes laisse cependant entendre que si leur signataire connaît St. John de Crèvecœur, il semble par contre ne pas avoir lu son ouvrage. Quelques années plus tard, Franklin considèrait toujours le livre de St. John de Crèvecœur comme un « excellent travail ». C’est en tout cas ce qu’il affirme à l’auteur lorsqu’il lui écrit en février 1788 pour le remercier de l’exemplaire de l’édition de 1787 des Lettres d’un cultivateur américain que St. John de Crèvecœur lui a récemment fait parvenir : « un cadeau des plus agréables », selon l’illustre États-Unien. Cette fois, Franklin semble avoir parcouru à tout le moins les premières pages de l’ouvrage puisqu’il y a remarqué ce qu’il considère comme une « honorable mention » de son nom. On peut en effet y lire que « Benjamin Franklin a enseigné aux Habitans de cette vaste contrée, le secret d’attirer la foudre au sein des nuages, de la diriger de manière à garantir leurs édifices & leurs vaisseaux de ses ravages16 » : une allusion à son invention du paratonnerre. Et Franklin ajoute enfin : « La lumière favorable sous laquelle vous avez placé notre pays aura, j’en suis persuadé, l’heureux effet d’inciter nombre de valeureuses
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ersonnalités européennes à déménager et à s’établir parmi nous, lesquelles p seront une acquisition des plus avantageuses pour nous17. » Or c’est précisément ce qui a mis mal à l’aise nombre des anciens compatriotes de St. John de Crèvecœur : il leur semblait que les Letters from an American Farmer présentaient les États-Unis sous une lumière trop favorable, trop attrayante, trop attirante. Si, pour certains États-Uniens, la lecture du livre s’avérait un « régal18 », plusieurs se sont empressés de prévenir ceux qui se laissaient séduire par l’ouvrage que la vie au sein de leur nouvelle nation n’était pas aussi idyllique que le faisait croire St. John de Crèvecœur. Ainsi, lorsque George Washington se penche, dans une lettre du 9 juin 1788, sur la valeur des « publications européennes » concernant son pays, c’est pour souligner qu’« elles sont généralement très imparfaites » et que, « parmi les livres présentement existants », les deux meilleurs sont, selon lui, les Notes on the State of Virginia de Thomas Jefferson, et les Letters from an American Farmer. De l’avis du principal héros de la révolution américaine, qui devait devenir quelques mois plus tard le premier président des États-Unis, ces lettres : écrites par M. Crèvecœur (généralement appelé M. St. John), le consul français de New York (lequel a, de fait, résidé pendant 20 ans comme fermier dans cet état), fourniront une grande quantité de renseignements profitables et distrayants à propos de la vie domestique des Américains, ainsi que sur le développement de l’agriculture, des manufactures et des arts dans leur pays.
Mais Washington ajoute aussitôt une mise en garde : « Le portrait qu’il en donne, quoique fondé sur les faits, est peut-être dans certains cas enjolivé de détails par trop flatteurs19. » Thomas Jefferson était de la même opinion. Dans une lettre du 9 août 1788, écrite alors qu’il est en poste à Paris à titre de représentant du Congrès continental, il prévient le comte de Moustier (ministre plénipotentiaire délégué par le roi de France auprès des États-Unis) que « le Cultivateur Américain a été trop enclin à voir le bon côté [de mon pays] qui, comme tous les autres pays, présente deux côtés ». Quelques mois auparavant, Jefferson avait reçu une lettre d’un certain Ferdinand-Marie Bayard de la Vingtrie. Ce dernier avait le projet d’émigrer aux États-Unis et signalait (en français) à l’émissaire états-unien : La Lecture des ouvrages de Messrs. de crevecœur et price20 me font attendre avec l’impatience la plus vive L’heureux moment où je me verrai parmi Des hommes qui se sont fait une forme de gouvernement où la Dignité de L’homme n’est point avilie par de frivoles et abusives distinctions, où Le total n’est point occupé à L’unité.
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Le 12 février 1788, Jefferson entreprend de modérer (en français) l’enthousiasme de son correspondant en utilisant pratiquement les mêmes mots que dans sa lettre au comte de Moustier : peutêtre […] que vous trouverez encore la difficulté de la langue et la difference d’us[ages] plus [rebutantes] que vous ne le croyez. M. de crevecœur vous fait voir notre [beau coté]. Je prends la liberté de vous envoyer une petite brochure de M. Franklin21 où vous verrez que tout n’est pas de [connoître ses egaux]. Enfin qu’aussi bien que les autres nous avons du bon et du mauvais.
Bayard de la Vingtrie prendra plus d’un an et demi pour répondre à cette missive. Dans un pli daté du 9 octobre 1789, rédigé en anglais cette fois, il remercie Jefferson (alors rentré aux États-Unis) de lui avoir fait parvenir sa lettre de février 1788 et la brochure qui y est mentionnée : deux documents que Bayard de la Vingtrie décrit comme de « sages avertissements, propres à calmer l’ardeur d’esprit d’un jeune homme exalté par les portraits enchanteurs de M. Crevecœur22 ». En 1791, Bayard de la Vingtrie finit par faire un séjour aux États-Unis dont il rendra compte, en 1797, dans un récit intitulé Voyage dans l’intérieur des États-Unis. Son expérience des réalités américaines lui permettra d’affirmer que St. John de Crèvecœur « donna plus à la fiction qu’à la vérité », tout en notant que l’auteur a cependant écrit « un roman trèsagréable ». Bayard de la Vingtrie raconte entre autres une soirée au cours de laquelle « on s’occupa des auteurs français qui avaient écrit sur les États-unis ». Le visiteur laisse alors la parole à l’un de ses interlocuteurs américains, lequel considère que St. John de Crèvecœur s’est montré « excessivement adulateur […]. Les faits sont altérés, les anecdotes dénaturées, les espèces ou les instincts des oiseaux sont multipliés. » Et Bayard de la Vingtrie de conclure la discussion en demandant à son informateur d’admettre tout de même avec lui « que l’ouvrage de Crevecœur est bien écrit, qu’il a rempli son cadre avec beaucoup de graces, et que si ce n’est qu’un roman, c’est au moins un très-joli roman23 ». Le fait que d’éminents États-Uniens aient pu se sentir dans l’obligation de tempérer l’enthousiasme que pouvait susciter la lecture des Lettres d’un fermier américain indique qu’ils étaient en position de constater que le public européen accordait énormément de crédibilité à l’ouvrage de St. John de Crèvecœur. Leur réaction signale que le livre et son auteur bénéficiaient d’une grande notoriété, voire d’une notoriété un peu trop grande à leur goût. La célébrité de cette publication allait toutefois être de courte durée car, malgré l’importance des échos qu’elles ont pu recevoir lors de leur parution et au cours de la décennie qui a suivi, les Lettres d’un fermier
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américain devaient sombrer pendant cent ans dans un oubli presque complet, cela tant aux États-Unis qu’en Europe. C’est seulement dans les dernières décennies du XIXe siècle, à la faveur du nouvel intérêt que les États-Uniens commencent alors à montrer pour leur passé, que ces derniers se sont mis à considérer le livre de St. John de Crèvecœur comme un témoignage de première importance sur la vie et la mentalité étatsuniennes au tournant de leur révolution. On assiste depuis lors à un curieux renversement de situation. Les Letters from an American Farmer figurent dorénavant au panthéon de la littérature des États-Unis et l’ouvrage y est régulièrement réédité, tandis qu’après avoir fait de son auteur une des célébrités des salons parisiens de la fin du XVIIIe siècle, le livre est p ratiquement ignoré des lecteurs et des chercheurs francophones d’aujourd’hui.
Le fruit d’un « croisement fortuit » Les Lettres d’un fermier américain sont donc considérées comme une des toutes premières œuvres authentiquement états-uniennes. L’auteur du livre n’est pourtant pas originaire des États-Unis et il n’est pas non plus le premier ni le seul Européen du XVIIIe siècle à avoir écrit sur cette nation. Pour que cette dernière y reconnaisse l’expression de traits fondateurs de sa littérature, le livre doit présenter quelques caractéristiques particulières : quelque chose de suffisamment original pour être perçu comme une des manifestations originelles de l’identité culturelle états-unienne. Contrairement à la plupart des autres ouvrages que des auteurs étrangers ont consacré à la description des contrées qui devaient se donner le nom d’États-Unis d’Amérique, les Lettres d’un fermier américain ne sont pas l’œuvre d’un simple visiteur. St. John de Crèvecœur s’était installé dans les colonies britanniques d’Amérique du Nord dans le but d’y rester. Il y a séjourné plus de vingt ans, il y était chez lui et c’est contre son gré qu’il dut se résoudre à regagner son pays d’origine. Ses écrits décrivent un monde qu’il avait fait sien. Mais le regard qu’il porte sur les institutions, les coutumes et la nature de son pays d’adoption demeure malgré tout celui d’un étranger : d’un individu qui peut s’étonner et s’émerveiller de ce qui, pour les natifs de l’endroit, relève de l’habituel et du banal. Son point de vue sur les réalités états-uniennes du temps est à la fois celui d’un observateur extérieur et de quelqu’un qui les connaît de l’intérieur. Sa position est proprement celle d’un immigrant : un mot dont l’usage s’est d’ailleurs répandu dans la langue française du vivant de St. John de Crèvecœur. Aussi peut-on considérer son œuvre comme une des toutes premières expressions de ce qu’on appelle aujourd’hui les phénomènes
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St. John de Crèvecœur et les Lettres d'un fermier américain
Figure 1. Ubi panis, et libertas, ibi Patria. Dessin de Claude Bornet, gravure de Pietro Antonio Martini. Page frontispice, Lettres d’un cultivateur américain, 1787. Montréal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
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transculturels, ce qui explique en partie le regain d’intérêt qu’elle suscite depuis les dernières décennies. Lorsqu’il rédige ses Lettres d’un fermier américain, St. John de Crèvecœur n’est plus tout à fait le Français qu’il a été et n’est pas encore l’États-Unien qu’il est en train de devenir : il est à la fois l’un et l’autre, et son œuvre tient toute dans ce « et ». Elle participe de deux mondes : d’une culture française alors parfaitement établie et d’une culture états-unienne en devenir24. Elle est la manifestation de ce qu’on appelle aux États-Unis une hyphenated identity : une identité à trait d’union, qui s’exprime d’ailleurs à même la signature composite de St. John de Crèvecœur, qu’il s’est forgée aux premiers jours de son retour en France en amalgamant le nom anglais sous lequel il a choisi de vivre aux États-Unis à celui qu’il doit à ses origines françaises. St. John de Crèvecœur n’était cependant pas seul à se reconnaître ainsi une nouvelle identité hybride, composite. Au sein de la « collectivité neuve » (pour reprendre l’expression de Gérard Bouchard) dont il faisait partie, beaucoup de gens vivaient la même expérience de métissage identitaire. Un « nouvel homme » était en train de voir le jour aux États-Unis : un être que St. John de Crèvecœur présente, dans ses Lettres d’un fermier américain, comme le fruit d’un « croisement fortuit » similaire à celui qui a donné lieu à sa nouvelle identité. La description des conditions d’apparition et d’existence de ce « nouvel homme » constitue d’ailleurs un des principaux motifs de son livre, et les pages de la Lettre III, intitulée « Qu’est-ce qu’un américain ? », qu’il consacre à ce sujet, figurent parmi les segments les plus célèbres et les plus souvent cités des Lettres d’un fermier américain : Diverses raisons ont amené d’une façon ou d’une autre les pauvres de l’Europe à se rassembler en ce vaste asile américain. Pourquoi chercheraient-ils à y reconnaître ceux qui sont leurs compatriotes ? Les deux tiers des hommes n’ont hélas pas de pays. Le malheureux qui erre à l’aventure, qui travaille et souffre de la faim, dont la vie est un incessant spectacle de douloureuse affliction ou de cinglante pénurie, peut-il donner à l’Angleterre ou à n’importe quel autre royaume le nom de pays ? Un pays qui n’avait pas de pain pour lui, dont les champs ne lui apportaient pas de moissons ; un homme qui ne connaissait rien d’autre que la menace du riche, la rigueur des lois, avec leurs prisons et leurs châtiments, qui ne possédait pas la moindre parcelle de la vaste surface de cette planète ? Non ! Diverses raisons les ont poussés à venir ici. Tout a contribué à leur régénération : de nouvelles lois, un nouveau mode de vie, un nouveau système social. Ici, ils deviennent des hommes ; en Europe, ils étaient des plantes inutiles, manquant de terreau et d’averses rafraîchissantes ; ils se fanaient et étaient fauchés par le besoin, la faim et la guerre ; mais par la transplantation, comme n’importe quelle autre plante, ils ont désormais pris racines et fleuri ! Auparavant, leur pays ne leur accordait aucun autre titre que celui de pauvres ; ici, ils ont le rang de citoyen. […]
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Quel attachement un pauvre émigrant européen peut-il ressentir envers un pays où il ne possédait rien ? La connaissance de la langue et l’affection de quelques parents aussi pauvres que lui étaient les seuls liens qui l’y attachaient ; son pays est désormais celui qui lui donne de la terre, du pain, qui le protège et fait de lui un homme d’une certaine conséquence : Ubi panis, ibi patria, telle est la devise de tous les émigrants. Qu’est-ce donc que l’Américain, ce nouvel homme ? Un Européen, ou le descendant d’un Européen, d’où cet étrange mélange de sangs que vous ne trouverez dans aucun autre pays. […] Est américain celui qui, abandonnant derrière lui toutes ses anciennes opinions et coutumes, en adopte de nouvelles qui se forment au contact du nouveau mode de vie qu’il a embrassé, du nouveau gouvernement auquel il obéit et du nouveau rang qu’il occupe. Il devient américain à partir du moment où il est accueilli au sein de notre vaste alma mater. Ici, des individus de toutes les nations sont fondus en une nouvelle race d’hommes dont les travaux et la postérité seront un jour la cause de grands changements de par le monde. […] L’Américain est un nouvel homme, qui agit selon de nouveaux principes ; il développera par conséquent de nouvelles idées et se formera de nouvelles opinions. Il est passé de l’oisiveté involontaire, de la dépendance servile, de la pénurie et des labeurs inutiles, à des travaux d’une nature très différente, avec une ample subsistance pour récompense. — C’est ça, un Américain.
Pour St. John de Crèvecœur, être américain, c’est devenir quelqu’un : somebody, comme on le dit en anglais, et ne plus être le nobody que des lois injustes et la pauvreté faisaient auparavant de soi. On n’est pas américain parce qu’on vient des États-Unis mais parce qu’on y va ; non parce qu’on est originaire de ce pays mais parce qu’on y sera à l’origine de quelque chose. On s’y fait soi-même (on est un self-made man), on y devient le fondateur d’une famille, d’une entreprise, d’un nouveau système de gouvernement, etc. Aux yeux de St. John de Crèvecœur, l’identité des individus et des nations n’est pas liée à une origine ethnique ou religieuse ; elle tient à une adhésion à un certain projet sociopolitique. En décrivant les États-Unis comme un endroit où « des individus de toutes les nations sont fondus [melted, dans la version originale anglaise] en une nouvelle race d’hommes », il esquisse ce qui deviendra un des concepts fondateurs de l’identité états-unienne moderne : celui du melting pot, d’un creuset où se mêlent et se fondent les cultures du reste de la planète. Au XVIIIe siècle, ces propos sont loin d’être originaux : on en retrouve de semblables sous les plumes de Benjamin Franklin et de Thomas Paine. L’idée d’une Amérique régénératrice du genre humain n’a rien non plus de bien nouveau. Depuis que les pèlerins du Mayflower ont mis le pied à Plymouth, au sud de Boston, en septembre 1620, on n’a cessé de considérer que ce continent était destiné à être le lieu de l’avènement d’une nouvelle Jérusalem et d’un nouvel Éden fondé sur le respect des lois de Dieu et des
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hommes. St. John de Crèvecœur est cependant le premier à exprimer ces idées sur un mode proprement littéraire.
Composer avec la réalité Les Lettres d’un fermier américain prétendent cependant être tout le contraire d’un roman. Tout y est mis en œuvre de façon à faire croire à l’authenticité des anecdotes qui ponctuent le récit et des personnages qu’on y croise. Au moment de sa publication, le livre a été perçu par l’ensemble de ses lecteurs comme un document d’actualité des plus véridiques et on continue souvent à le considérer comme un témoignage historique d’une grande crédibilité. Mais, ainsi qu’on l’a vu, ceux qui étaient familiers avec les réalités américaines dont le livre prétend rendre compte ont tous souligné que St. John de Crèvecœur y montrait uniquement les meilleurs aspects du mode de vie qui avait cours aux États-Unis. Cet embellissement de la réalité en a choqué plus d’un, comme le marquis de Lezay-Marnézia qui notait, en 1801, dans ses Lettres écrites des rives de l’Ohio, que : Ceux qui ont ajouté foi à cet écrivain exagérateur ont été complettement trompés. Comme ces peintres qui ne pouvoient pas peindre Hélène belle, la peignoient riche & fardée, M. de Crevecœur ne sachant pas rendre la Nature telle qu’elle s’offroit à ses yeux, sublime, magnifique & souvent enchanteresse, il en a fait des tableaux gigantesques ; cela étoit plus aisé25.
Plusieurs de ces critiques en ont conclu que l’auteur de l’ouvrage cédait « plus à la fiction qu’à la vérité », ainsi qu’on a précédemment pu le lire sous la plume de Bayard de la Vingtrie. D’autres iront jusqu’à affirmer, comme le fera Antoine Jay en 1812, dans un ouvrage intitulé Le Glaneur, qu’il faut : se méfier des romans de M. de Crevecœur qui ont séduit beaucoup de lecteurs, et qui ne donnent qu’une idée fausse et exagérée de l’Amérique du Nord, de son climat, de ses habitans, de leurs mœurs et du bonheur qui attend les étrangers dans ce pays26.
Mais la plupart de ces commentateurs s’entendent tout de même pour reconnaître que, si les Lettres d’un fermier américain ne sont peut-être rien de plus « qu’un roman, c’est au moins un très joli roman », pour emprunter encore une fois les mots de Bayard de la Vingtrie. Même le plus virulent des détracteurs de l’œuvre de St. John de Crèvecœur était de cet avis. Dans un pamphlet publié anonymement en 1783 sous le titre de Remarks on The Letters from an American Farmer : or, A Detectation of the Errors of Mr. J. Hector St. John ; Pointing out the
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Pernicious Tendency of these Letters to Great Britain, le révérend Samuel Ayscough, bibliothécaire au British Museum, a été le tout premier à remettre en question la véracité documentaire des Lettres d’un fermier américain. Il leur reconnaît toutefois une certaine valeur littéraire, et s’il se dit prêt à accepter qu’on en continue la diffusion, c’est à la condition de les cantonner au statut d’œuvre de fiction : En tant que roman, ce livre fournira quelque amusement aux lecteurs désœuvrés qui sont les seuls soutiens des bibliothèques itinérantes. Je souhaiterais voir les Lettres du fermier américain exclusivement réservées à de tels dépositaires et à de tels lecteurs27.
Ainsi s’est-on très vite accordé pour prévenir les lecteurs des Lettres d’un fermier américain que la valeur du livre tenait davantage à ses qualités expressives qu’à son aspect documentaire : une conclusion qui reconnaît implicitement le caractère spécifiquement littéraire de l’ouvrage. Il s’avère donc, même si la chose n’est pas tout à fait évidente à première vue, que le livre de St. John de Crèvecœur est traversé par un ensemble d’éléments sinon proprement fictifs, de pure invention, à tout le moins présentés sur le mode de la fiction. Globalement, l’ouvrage relève de l’essai dans la mesure où son propos est de présenter des faits et de discuter d’idées. Toutefois, St. John de Crèvecœur ne cesse d’y faire valoir ses vues par l’entremise de personnages et de récits comme on en trouve dans les romans. Ainsi le livre est-il à la frontière de deux genres : un essai-fiction, un docuroman (Howard C. Rice le décrit pour sa part comme un « documentaire romancé28 »), une œuvre hybride, à l’image et de l’identité composite de son auteur et du « nouvel homme » que présente l’ouvrage. Mais la place du livre de St. John de Crèvecœur est malgré tout au rayon de la littérature dans la mesure où la narration y est soumise à des effets de composition qui sont le fruit d’un évident souci esthétique et qui lui donnent un fini nettement plus achevé que celui des ouvrages de ses contemporains. Ce travail d’écriture éminemment créatif permet d’affirmer avec Larzer Ziff que les Lettres d’un fermier américain « sont constitutives d’une réalité plutôt que le reflet d’une réalité dont l’existence leur aurait été indépendante29 ». Ce caractère littéraire des Lettres d’un fermier américain se manifeste également par la présence, au sein de l’ouvrage, d’un ensemble de thématiques et de structures formelles dans lesquelles plusieurs commentateurs voient les embryons de ce qui était destiné à constituer une partie des traits distinctifs de la littérature états-unienne. Certains considèrent la structure du livre (constitué d’un ensemble de lettres, ce qui le lie à la mode des récits épistolaires qui avait cours à l’époque) comme les débuts d’une
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tradition de narration fragmentée typique de la littérature états-unienne, dont les grands livres sont souvent des recueils de nouvelles et dont les romans se caractérisent (avec des auteurs comme Faulkner, Dos Passos, etc.) par des narrations discontinues, morcelées30. Par le passé, cette structure fragmentaire des Lettres d’un fermier américain a conduit plusieurs commentateurs à percevoir l’ouvrage comme un assemblage de segments accolés les uns aux autres sans réelle cohérence et à en faire une lecture pour le moins parcellaire. On tend maintenant à se montrer plus sensible au caractère dialogique et polyphonique des relations entre les différentes parties du texte, lesquelles proposent des variations de perspectives entraînant une relativisation des points de vue exprimés par les diverses instances narratives du récit. Le fait que le livre soit traversé par un questionnement identitaire apparaît comme la première manifestation d’une tendance vouée à devenir une des thématiques dominantes de la littérature étatsunienne. D’autres perçoivent dans le personnage de James, le principal narrateur de l’ouvrage, qui refuse de se considérer comme un écrivain, le prototype de la figure états-unienne de l’écrivain en tant qu’« artiste manqué », pour qui l’action est plus importante que l’écriture, pour qui la littérature n’est pas une fin en soi, qui prétend ne pas être un écrivain de métier, qui se veut aussi peu « artiste » que le sont ses lecteurs.
D’Amérique et de France La littérature états-unienne est donc parfaitement justifiée de considérer les Lettres d’un fermier américain comme une œuvre authentiquement sienne. La sensibilité particulière de leur auteur, qui lui a permis d’être réceptif aux valeurs qui commençaient alors à donner forme à l’identité socioculturelle des États-Unis, est toutefois liée à l’esprit des Lumières françaises. En bon États-Unien qu’il voulait devenir, St. John de Crèvecœur affiche par moments un pragmatisme qui fait écho aux propos du Poor Richard’s Almanack dont Benjamin Franklin avait commencé la publication une génération auparavant. Mais son livre présente de nombreuses pages imprégnées d’un idéalisme préromantique rappelant les exaltations d’un Jean-Jacques Rousseau ou d’un Bernardin de Saint-Pierre. C’est pourquoi Howard C. Rice a raison d’insister sur le fait que les Lettres d’un fermier américain sont « un livre “ des deux mondes ” ; et le considérer étroitement au point de vue d’un seul continent c’est diminuer singulièrement et son intérêt et son importance31 ». Or la culture québécoise participe de ces deux mêmes mondes : nous aussi sommes à la fois d’Amérique et de France. Aussi sommes-nous dans
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une meilleure position que ceux qui les lisent du seul point de vue français ou états-unien pour comprendre l’aspect fondamentalement hybride des Lettres d’un fermier américain. Les États-Unis s’y reconnaissent dans un portrait d’eux-mêmes où il y a un peu de nous-mêmes. À lui seul, le fait a de quoi éveiller la curiosité des lecteurs québécois : la découverte de cette œuvre que les États-Unis identifient comme le texte fondateur de leur littérature nationale nous permettra peut-être d’en apprendre davantage sur notre propre identité culturelle — une découverte qu’on se propose de rendre possible grâce à la traduction française intégrale du texte original des Letters from an American Farmer de 1782 figurant dans la présente publication. Mais pourquoi ne pas plutôt avoir reproduit les éditions françaises de l’ouvrage que St. John de Crèvecœur a publiées en deux temps, en 1784 et 1787, sous le titre de Lettres d’un cultivateur américain ? Parce qu’elles constituent moins une traduction qu’une adaptation du livre original. Le texte anglais de 1782 compte environ 90 000 mots ; on en dénombre 200 000 dans la version française de 1784, et l’édition de 1787 totalise 333 000 mots. De plus, St. John de Crèvecœur n’a pas uniquement ajouté un grand nombre de textes aux douze lettres qui composent le livre de 1782 ; il les a adaptées au goût français de l’époque, cela tant sur les plans du contenu que de la forme. Sans doute sous l’influence des nouveaux amis parisiens de leur auteur, les Lettres d’un cultivateur américain prennent ouvertement le parti des rebelles américains, alors que les Lettres d’un fermier américain adoptent une position nettement plus nuancée. D’autre part, la langue de l’édition originale anglaise se caractérise par des lourdeurs et des maladresses typiques de quelqu’un qui, comme c’était le cas de St. John de Crèvecœur, ne s’exprime pas dans sa langue maternelle. Les Letters from an American Farmer sont rédigées dans un idiome très proche de celui qu’on parlait dans les campagnes états-uniennes de l’époque ; les Lettres d’un cultivateur américain sont écrites dans un français de salon : elles sont au texte original ce qu’un jardin à la française est à la campagne de la Nouvelle-Angleterre. Le ton du livre est entièrement transformé, ce qui altère du même coup l’essentiel de sa teneur et la plus grande partie de sa valeur. Tous les commentateurs de l’œuvre de St. John de Crèvecœur s’accordent d’ailleurs pour reconnaître que la version originale de l’ouvrage est de loin la meilleure. D’où la pertinence d’une traduction la plus fidèle possible au texte original.
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Figure 2. Lettres d’un cultivateur américain, 1784. Page de titre de l’édition originale. Montréal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
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Figure 3. Lettres d’un cultivateur américain, 1787. Page de titre de l’édition originale. Montréal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
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Le « semeur de sentiments » Qu’est-ce donc que ces Lettres d’un fermier américain, ce docuroman de l’American Dream ? Le livre s’ouvre sur une « Annonce » suivie d’une dédicace à l’abbé Raynal dans laquelle le signataire du livre inscrit ce qu’il présente comme ses « pauvres réflexions » et ses « petits travaux » dans la filiation de l’Histoire philosophique et politique du commerce et des établissements des Européens dans les deux Indes : un des ouvrages les plus célèbres et les plus lus de l’époque. Puis, le lecteur plonge dans la première lettre de James, le fermier américain qu’il est invité à considérer comme l’auteur du livre qu’il a entre les mains. Les premières lignes de l’« Annonce » déclarent en effet que les textes inclus dans cet ouvrage sont « le pur produit du fermier américain qui les signe », et le paraphe « J. Hector St. John » apparaissant en couverture ainsi qu’à la fin de la dédicace semble sanctionner cette affirmation. En s’identifiant ainsi sous une signature dans laquelle son premier prénom est réduit à une simple initiale, l’auteur laisse croire à ses lecteurs que ce « J. » pourrait désigner James, le signataire fictif de l’ensemble des lettres réunies dans l’ouvrage (qui s’identifie par ailleurs dans le texte sous les initiales « J. S. », ce qui permet de supposer que son nom de famille pourrait être St. John). Or l’acte de naturalisation du 23 décembre 1765, qui a fait de St. John de Crèvecœur un citoyen de la province de New York, nous apprend que notre auteur a vécu aux États-Unis non pas sous l’appellation de James mais plutôt de John Hector St. John. Intitulée « Introduction », la Lettre I décrit les circonstances qui ont conduit James à entreprendre une correspondance avec un certain F. B. : un interlocuteur britannique qui demande de lui communiquer des informations sur l’Amérique. James inaugure cet échange de lettres en racontant ce qui s’est passé lorsqu’il a montré à son ministre et à son épouse la missive dans laquelle F. B. l’invitait à devenir son correspondant. L’épouse de James a d’abord tenté de dissuader son mari de se lancer dans une entreprise qui risque, selon elle, de nuire au bonheur de leur famille. Elle craint que cette correspondance ne fasse jaser les gens du voisinage et elle ne croit pas qu’il soit possible, en Amérique, de faire comme ces Anglais qui « vivent là-bas de leurs écrits », ce qui, selon elle, signifie : « vivre sans travailler grâce à ce qu’ils appellent des billets de banque ». Aux yeux de l’épouse de James, l’écrit se confond au papier sur lequel il est tracé et elle assimile ce dernier aux billets de banque, au papier-monnaie. Ainsi amalgame-t-elle le fait de deviser par écrit de choses et d’autres à l’établissement de devises auxquelles elle ne fait pas confiance.
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Le ministre, au contraire, encourage James à se lancer dans l’aventure. Il est convaincu qu’en communiquant à son correspondant européen des descriptions de la nature et des nouveaux établissements de l’Amérique, James lui permettra de profiter d’un spectacle beaucoup plus intéressant que peuvent l’être, pour reprendre l’exemple de son pasteur, les ruines de Pompéi qui attirent alors tant de voyageurs en Italie. Après avoir fait part à son interlocuteur de la teneur de cette discussion, James lui annonce qu’il accepte de devenir son correspondant mais à une condition : F. B. devra lui indiquer les sujets sur lesquels il souhaite le voir se pencher. La Lettre II « Sur la situation, les sentiments et les plaisirs d’un fermier américain » propose une description idyllique de l’existence champêtre du fermier américain. Se présentant comme un « semeur de sentiments » (un « farmer of feelings », dans le texte anglais), James dépeint avec attendrissement les menus plaisirs qu’il connaît sur sa ferme ainsi qu’auprès de sa femme et de ses enfants. Été comme hiver, rien ne vient troubler cet univers bucolique, si ce n’est le saccage, par un troglodyte, du nid d’une « pacifique hirondelle » que James compare au « paisible quaker ». Il s’efforce de faire partager à F. B. l’émerveillement que font naître en lui les chants des oiseaux ainsi que les comportements des animaux et des insectes vivant dans les environs de son établissement. Les abeilles l’intéressent plus particulièrement. James raconte entre autres comment, après avoir ouvert la gorge d’un tyran tritri (un oiseau qu’on appelle kingbird en anglais), il en a libéré des dizaines d’abeilles qui « sont joyeusement retournées à la ruche où elles ont probablement fait part à leurs compagnes de cette aventure et de cette évasion comme, j’imagine, on n’en avait jamais connue de mémoire d’abeilles américaines » : une scène dans laquelle plusieurs commentateurs voient, à l’instar de D. H. Lawrence, « une parabole de la résurrection américaine » dans laquelle les abeilles, « comme de vrais yanks, fu[ient] le jabot du roitelet [sic] d’Europe32 » ! Dans cette lettre, James fait état d’expériences personnelles. Dans la suivante, intitulée « Qu’est-ce qu’un Américain ? », le « je » cède la place au « nous » : James parle dorénavant au nom de ses compatriotes et, du simple témoignage, on passe à une esquisse de réflexion sociologique et historique. James ne traite plus du mode de vie d’un Américain parmi tant d’autres ; il est désormais question de l’Américain : un personnage qui acquiert dès lors une dimension mythique. « Qu’est-ce que donc que l’Américain, ce nouvel homme ? » : un mélange d’Européens de souches diverses, répond James. Fuyant la pauvreté et les préjugés qui règnent sur le Vieux Continent, ces émigrants découvrent un monde où l’écart entre pauvres et riches est moins grand qu’il ne l’était dans leurs pays d’origine. Ils ne sont plus soumis aux contraintes imposées par les privilèges aristo-
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cratiques et travaillent désormais à leur propre profit. Ils ne sont plus confrontés aux dangers de l’intolérance religieuse car la grande diversité de confessions qui ont droit de cité en Amérique, et particulièrement en Pennsylvanie, a pour conséquence que les membres de chaque secte particulière ne sont jamais assez nombreux pour être en mesure d’imposer leurs vues à ceux qui ne sont pas de la même foi qu’eux. Ils vivent désormais dans ce qui n’est rien de moins, selon James, qu’une sorte de Paradis terrestre : « la plus parfaite des sociétés existant actuellement de par le monde ». James signale cependant que les conditions d’existence de ces nouveaux hommes ne sont pas les mêmes selon qu’ils vivent dans les villes bordant la mer, à la campagne ou sur la frontière (un mot qu’il faut entendre en conservant à l’esprit la distinction que fait la langue anglaise entre « border », c’est-à-dire la frontière entre deux pays, et « frontier », qui désigne plus précisément, ainsi que l’écrit Howard C. Rice, « la limite avançante entre la région colonisée par les Blancs et la forêt vierge33 »). À l’est, dans les établissements de la côte Atlantique où ne cessent de transiter les bateaux européens, on s’adonne au commerce. À l’ouest, sur la frontière, en contact avec les Indiens, on vit dans un monde qui n’a pas encore été domestiqué par la charrue du cultivateur. Or si James compare souvent le destin du fermier américain à celui d’une plante, les pionniers de l’arrière-pays, parce qu’ils doivent se résoudre à vivre principalement des produits de la chasse, lui « semblent n’être rien de plus que des animaux carnivores d’un rang supérieur ». Mais ces chasseurs sont destinés à être repoussés au fur et à mesure que les cultivateurs pénètrent à l’intérieur du continent. C’est dans les régions agricoles, présentées comme un « espace intermédiaire », que les Américains peuvent goûter, à l’instar de James, aux bonheurs de l’existence idyllique qui a été le sujet de la lettre précédente. Cet « espace intermédiaire » est délimité à l’est par les villes du littoral, ouvertes sur la mer et le commerce avec l’Europe (c’est-à-dire la culture et la civilisation) et, à l’ouest, par des établissements entourés par la forêt et les Indiens (la nature et la wilderness, le monde sauvage). Le domaine du fermier américain se situe entre la forêt sauvage et la « jungle » commerciale des villes : deux frontières dont les tracés flottants n’ont pas la précision de ce que la langue anglaise entend par le mot « border ». Or James laisse entendre que les hommes vivant au sein de ces régions qui déterminent le contour de sa « souriante contrée » connaissent une existence similaire à celle des pauvres Européens, qui ne sont même pas aussi bien traités que des animaux : leur seigneur a, pour eux, « moins d’estime que pour son cheval de chasse favori ou son inutile chien de salon » (James reprendra la même image plus loin, lorsqu’il affirmera que les planteurs
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de la Caroline du Sud n’accordent pas à leurs esclaves « la moitié de la gentillesse et de l’affection qu’ils accordent à leurs chiens et à leurs chevaux »). Les hommes qui vivent en forêt et ceux qui vivent en Europe connaissent donc un semblable destin animal : les premiers sont assimilés à des animaux carnivores, les seconds sont moins appréciés que des animaux de compagnie. Mais il leur est possible d’échapper à ce sort en habitant l’espace intermédiaire des zones agricoles. Ce lieu, ou plus précisément ce milieu, est celui d’un ordre végétal qui ne s’oppose pas au deux mondes de la forêt et de la mer ouvrant sur le commerce et l’Europe, mais à ce qui, dans ces deux mondes, participe d’une même sauvagerie et rabaisse les hommes à un rang proche de celui des animaux. Après avoir ainsi défini la structure sociogéographique de son environnement, James revient de nouveau sur le parcours par lequel les immigrants passent de l’Europe et de la pauvreté à l’Amérique et à un mode de vie qui leur assure aisément leur subsistance. Il illustre ce processus avec l’« Histoire d’Andrew l’Hébridéen », le récit de l’arrivée à Philadelphie d’un immigrant d’origine écossaise qui, au bout de quelques années, devient un nouvel homme : un Américain jouissant pleinement de la liberté et des droits que lui confère son statut de citoyen. Ces pages des Lettres d’un fermier américain ne proposent pas une image idéalisée des réalités socioculturelles et politiques de leur époque : elles affirment que ces réalités sont constitutives d’un mode de vie idéal. James n’embellit pas son existence de fermier américain : il soutient que nul ne saurait mener une plus belle existence que celle qui est la sienne. Le personnage du fermier américain n’est pas l’incarnation d’une Amérique idéale mais d’un idéal dont il est possible de se rapprocher en s’installant en Amérique.
Les laboureurs de la mer On passe alors à la Lettre IV dans laquelle James entreprend la « Description de l’île de Nantucket, des mœurs, des coutumes, du gouvernement et du commerce de ses habitants ». Ce texte inaugure un ensemble de cinq lettres dépeignant la vie des habitants de cette île située au large des côtes du Massachusetts. De prime abord, cette longue séquence, qui occupe près du tiers de l’ouvrage, semble ne pas entretenir de relations directes avec les pages qui la précèdent. Dans la Lettre II, James a témoigné de son existence idyllique de cultivateur vivant au cœur de l’espace intermédiaire des établissements ruraux ; dans la Lettre III, il a fait état des difficultés liées à la vie de chasseur que mènent les pionniers de la frontière. James n’a donc pas encore parlé du mode de vie des habitants de la troisième des zones constitutives de sa géographie sociale de l’Amérique : la
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côte Atlantique, dont les résidants se consacrent au commerce. Il finit par le faire, avec carte à l’appui, en amenant ses lecteurs à Nantucket. James commence par souligner que l’aridité du sol sablonneux de Nantucket empêche les habitants de l’île de miser, comme peuvent le faire ceux des régions agricoles et de l’arrière-pays, sur la fertilité de la terre ou sur l’abondance du gibier afin d’assurer leur subsistance. Les gens de Nantucket — lesquels sont, par ailleurs, en majorité de religion quaker — doivent se tourner vers la mer afin de tirer « leurs richesses de l’élément qui les entoure » en y puisant de quoi alimenter des échanges commerciaux. C’est grâce aux profits générés par leur chasse à la baleine que ces honnêtes quakers peuvent se procurer les biens nécessaires à leur survie. La Lettre V s’ouvre sur un éloge du genre d’instruction dont les quakers de Nantucket font profiter leurs enfants. En plus de leur enseigner les comportements qui font la réputation de modération des membres de la Société des Amis (le nom qu’eux-mêmes préfèrent à celui de quakers), ils leur communiquent un savoir éminemment pratique en les mettant en apprentissage sur les baleiniers qui sillonnent les mers. James retrace alors l’histoire du développement de l’industrie baleinière de Nantucket et décrit le fonctionnement des expéditions qui conduisent les navires des armateurs de l’île aux quatre coins de l’Atlantique. La Lettre VI commence, une fois de plus avec carte à l’appui, sur une description de l’île de Martha’s Vineyard, voisine de Nantucket. Si le sol de Martha’s Vineyard est sensiblement plus fertile que celui de Nantucket, nombre de ses habitants se tournent néanmoins vers la mer pour subvenir à leurs besoins, ce qui conduit James à se pencher sur la principale activité maritime de la région : la chasse à la baleine. Les lecteurs ont alors droit à des pages enlevantes, dans lesquelles James les fait monter à bord d’une chaloupe en compagnie de marins pourchassant une baleine et entraînés dans une Nantucket sleigh ride : la dangereuse randonnée qu’une baleine en fuite fait faire à la petite embarcation d’où a été lancé le harpon qui l’a blessée (des scènes qui annoncent les saisissantes descriptions qu’on retrouvera, au siècle suivant, dans le Moby-Dick d’Herman Melville). James ramène ensuite ses lecteurs à Nantucket pour s’étonner de la remarquable conduite qu’adoptent les marins de l’île lorsqu’ils reviennent à terre après des mois passés en mer. James attribue le fait qu’ils ignorent le comportement dissipé de leurs confrères du continent à la qualité des mœurs des quakers. Les gens de Nantucket, note-t-il, agissent en fin de compte comme des fermiers ! Dans la première des lettres de la séquence de Nantucket, James avait présenté l’océan comme « le terrain qu[e] labourent » les résidants de l’île, faisant littéralement d’eux des laboureurs de la
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mer. Aussi n’est-il pas étonnant que le travail des uns et des autres lui semble fort similaire. Les habitants de Nantucket : vont à la chasse à la baleine avec autant de plaisir et de tranquille indifférence, avec un aussi grand espoir de succès que le propriétaire terrien qui entreprend de nettoyer un coin de marécage. Les premiers sont dans l’obligation de consacrer tout leur temps et leurs efforts afin de puiser de l’huile à la surface de la mer ; le second consacre les mêmes efforts afin d’obtenir de l’herbe de sols qui, auparavant, ne produisaient rien que de la tourbe et des marais.
Les dernières pages du texte renouent dès lors avec le ton des Lettres II et III pour décrire la vie industrieuse et sereine des quakers de Nantucket, une communauté que James assimile par ailleurs à ses chères abeilles : « Jamais ruche ne s’est aussi assidûment employée à récolter la cire, le pollen et le miel de tous les champs avoisinants que le font les membres de cette Société. » La Lettre VII continue la description des mœurs et des coutumes de Nantucket. James parle maintenant en utilisant le « nous », comme s’il s’identifiait désormais aux valeurs et à la conduite de la population de l’île. Il signale entre autres que ses habitants se marient très jeunes et que ces unions connaissent une très grande fécondité, ce qui en contraint plusieurs à s’exiler vers le continent. Cette migration le conduit à comparer une fois de plus cette communauté aux abeilles : « ils ont parfois essaimé comme des abeilles, émigrant par groupes entiers » ; « cette ruche féconde ne cesse de se répandre en essaims tous aussi industrieux qu’elle peut l’être ». La Lettre VIII se penche ensuite sur certaines coutumes particulières de Nantucket. James propose d’abord quelques illustrations de la sereine simplicité du mode de vie des quakers de l’île. Il note cependant que certains de ses résidants, surtout les femmes, s’adonnent à un vice plutôt étonnant : on y consomme régulièrement de l’opium ! James décrit ensuite les occupations des épouses des marins et armateurs de Nantucket qui, en l’absence de leur conjoint, se montrent de fort habiles femmes d’affaires : une qualité qu’elles partagent, signale-t-il, avec les femmes de Montréal ! James se met alors à dépeindre le type de loisirs auxquels se livrent les gens de l’endroit : des rencontres où garçons et filles, voisins et amis, s’amusent en toute simplicité à faire la conversation en s’adonnant à des jeux anodins. Il raconte entre autres qu’il a lui-même accompagné à l’une de ces rencontres une jeune femme de l’île dont il s’attarde à souligner la modestie et la beauté exemplaires. Il note au passage que les habitants de Nantucket sont différents de ceux à qui il a précédemment donné le titre de « nouvel homme » et qui sont nés de ce qu’il a désigné comme un « étrange mélange de sangs ». James constate en effet qu’à Nantucket, « il n’y a pas d’Écossais, d’Irlandais ou de Français, comme c’est le cas dans
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la plupart des autres établissements ; ils sont de race anglaise, sans mélange ». James termine cette suite de lettres en racontant une promenade dans la région de Siasconset, à la pointe sud-est de l’île, où, confronté à la fureur des vagues déferlant sur la plage, il s’abandonne à des « réflexions contemplatives » qui lui font réaliser combien l’« homme se découvre être une bien petite chose » lorsqu’on le compare à la force des éléments naturels. Il en conclut que le genre de spectacle qu’offrent l’île de Nantucket et ses habitants vaut bien, ainsi que l’avait signalé son ministre dans la Lettre I, tout ce que les voyageurs européens peuvent espérer découvrir en contemplant en Italie les vestiges passés de la grandeur de l’Antiquité.
Le paradis perturbé Lorsque commence la Lettre IX, James a déjà quitté Nantucket. On dirait qu’il a pris la même route que les habitants de l’île qui ont « essaimé » en Caroline du Nord pour continuer ensuite son chemin jusqu’à Charleston, en Caroline du Sud. Le monde qu’il découvre dans cette colonie est très différent de l’espace intermédiaire des régions agricoles du Nord ainsi que de la paisible Nantucket des quakers. À la vue des horribles traitements auxquels les planteurs de la Caroline du Sud soumettent leurs esclaves, James s’abandonne aux sombres « réflexions sur l’esclavage » et « sur la domination du mal » qu’annoncent le titre de cette lettre. Certes, les fermiers du Nord (et James ne se cache pas d’être de leur nombre) ont eux aussi des esclaves mais ils en possèdent beaucoup moins que les colons des États du Sud et, surtout, ils les traitent avec plus d’humanité. C’est uniquement dans les colonies du Sud que l’esclavage donne lieu à des scènes vraiment affligeantes. Cherchant à s’expliquer comment les hommes peuvent être conduits à perpétuer de pareilles pratiques, James est amené à s’interroger sur le sens de l’existence et sur la place de l’homme dans l’univers : comment Dieu et la nature (dont il a témoigné de la puissance à Nantucket) peuvent-ils permettre de pareilles horreurs ? Après s’être demandé, dans la Lettre III, ce qu’était un Américain, James élargit maintenant son interrogation à l’humanité entière : « Qu’est-ce donc que l’homme, cet être qui peut se flatter de l’excellence et de la dignité de sa nature, lorsqu’il est entouré de tant de mystères impénétrables et de problèmes insolubles ? » James découvre tout à coup que les colonies américaines, qu’il a auparavant décrites comme un idyllique havre de bonheur et de tranquillité à peine perturbé de temps à autre par les assauts de quelques oiseaux et de quelques insectes, sont le théâtre de scènes accablantes. Lors d’une
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promenade dans la campagne, il se retrouve en face d’un esclave noir enfermé dans une cage et soumis aux attaques des mêmes oiseaux et insectes qui lui offraient auparavant un spectacle si attendrissant. Chose étonnante pour un texte de l’époque, on a alors droit à une remarquable caractérisation de ce que James décrit comme le « grossier dialecte » dans lequel s’exprime le pauvre homme. Lorsque le promeneur lui tend un peu d’eau pour le réconforter, l’esclave lui dit : « Me’ci toi, homme blanc, me’ci toi, mets poison dedans et donne moi. » Malheureusement, pour avoir tiré un coup de feu afin d’effrayer les oiseaux agglutinés sur la cage, James n’a plus de balle dans le fusil qu’il avait emporté avec lui, ce qui l’empêche d’offrir au prisonnier la consolation d’une mort rapide et il doit se résoudre à continuer son chemin en abandonnant l’esclave à sa torture. On passe alors à la Lettre X, « Sur les serpents et sur l’oiseau-mouche », qui renoue avec les descriptions bucoliques des textes précédant le récit du voyage de James à Nantucket. On apprend cependant dès les premières lignes que James n’a guère envie de revenir à ce genre de propos. C’est à la demande de F. B. qu’il se penche sur le sujet des serpents, mais il se rebelle contre la requête de son correspondant. Qu’est-ce qui agace James ? Le fait d’avoir à reprendre, après avoir fait l’expérience des horreurs de l’esclavage, le cours de ses petits écrits pastoraux servant à contenter la curiosité d’un Européen féru de sciences naturelles ? Ou celui d’avoir à parler de ce sujet en particulier, qui le conduit à introduire littéralement un serpent dans ce qui était jusqu’alors son petit Paradis terrestre ? James raconte entre autres choses l’étonnante histoire d’une paire de bottes dans laquelle sont restés fichés les crocs d’un serpent venimeux et qui, après avoir entraîné le décès d’un père de famille, causeront celle de son fils : faut-il voir dans l’évocation de cette malédiction frappant une même famille génération après génération une métaphore du péché originel ? James se penche ensuite sur les dangers du serpent à sonnette. Or cet animal était un des symboles auxquels s’identifiaient les colonies britanniques d’Amérique du Nord. Lorsque Benjamin Franklin a avancé l’idée, dans une livraison de sa Pennsylvania Gazette de mai 1754, qu’afin de continuer à prospérer, ces colonies devaient « [s]’unir ou mourir » (Join, or Die), il a illustré son propos d’un dessin (dont il est coutume de lui attribuer la paternité) représentant un serpent constitué de segments identifiés aux initiales des colonies britanniques d’Amérique du Nord. Vingt ans plus tard, le 27 décembre 1775, dans un autre texte publié dans sa Pennsylvania Gazette, le même Franklin présentait ouvertement (quoique, comme c’est souvent le cas sous la plume de ce dernier, sur un mode plus ou moins ironique) le « serpent à sonnette comme symbole de l’Amérique » et, plus exactement, de l’Amérique rebelle34. Faut-il alors voir l’introduction du
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Figure 4. Join, or Die, 1775. Dessin attribué à Benjamin Franklin.
serpent à sonnette dans le paradis de James comme une métaphore de l’apparition du mouvement de rébellion au sein des colonies britanniques d’Amérique du Nord ? James s’offre ensuite une sorte d’intermède en s’attardant sur la beauté des oiseaux-mouches qui, « comme les abeilles, butinent pour se nourrir ». Mais c’est pour constater aussitôt qu’il arrive à ces jolis oiseaux de faire montre de beaucoup d’agressivité. Le monde d’harmonie végétale des premières lettres est donc de plus en plus troublé par la présence des animaux. Puis James revient au sujet imposé par F. B. pour décrire un combat entre une couleuvre d’eau et un serpent noir qui se battent, sans raison particulière, au beau milieu des paisibles terres de James : le décor même des scènes idylliques de la Lettre II. Stupéfait par ce spectacle, James demeure impuissant devant la tournure des événements. Contrairement à ce qui se passait auparavant, comme lorsqu’il parvenait à sauver ses chères abeilles du jabot du tyran tritri, il n’est plus en mesure de maîtriser les animaux qui l’entourent et la Lettre X s’achève abruptement sur la victoire du serpent noir. Dans le texte suivant, ce n’est plus James qui prend la parole : la Lettre XI est présentée comme une missive de « M. Iw—n Al—z, un gentilhomme russe », dans laquelle ce dernier raconte une visite, faite à la demande de
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James, « à M. John Bartram, le célèbre botaniste pennsylvanien ». On pourrait croire que la présence de cette lettre n’est pas à sa place dans un ouvrage censé être constitué de Lettres d’un fermier américain. Il faut cependant noter que le titre original anglais de l’ouvrage est bien Letters from an American Farmer, et non Letters of an American Farmer. Cette dernière formulation aurait impliqué que ces lettres avaient été écrites par un fermier américain. Des lettres « from » un fermier américain peuvent être des missives écrites par ce dernier mais il peut également s’agir de plis parvenus à quelqu’un par l’intermédiaire de ce fermier américain : des lettres envoyées par lui mais dont il n’est pas nécessairement l’auteur. Le livre peut donc inclure des pages rédigées par quelqu’un d’autre et transmises par James, comme celle de Iw—n Al—z. Le gentilhomme russe fait donc état d’une visite chez John Bartram, le botaniste américain le plus célèbre de son temps. Amicalement accueilli par ce vénérable quaker et sa famille, Iw—n fait une description des mœurs et des coutumes des membres de la Société des Amis qui confirme ce que James a précédemment écrit dans ses lettres de Nantucket, entre autres la grande beauté des quakeresses. Le visiteur découvre sur les terres de Bartram un univers de bucolique sérénité fort semblable à celui que James décrivait dans ses premières lettres mais dont il ne semble plus être en mesure de parler, après les événements qu’il vient de subir, avec le même optimisme naïf qui a été le sien au début de l’ouvrage. Curieusement, le portrait de John Bartram esquissé dans ces pages ressemble beaucoup à celui que James a précédemment fait de lui-même. Ce dernier disait que son père ne lui avait « enseigné rien d’autre que l’art de lire et d’écrire » ; Bartram signale pour sa part : « La seule éducation que j’ai reçue m’a tout juste permis d’apprendre à lire et à écrire. » Lorsqu’il s’est proposé de se lancer dans l’étude de la botanique, son épouse le « découragea vertement de [s]’engager dans ce qu’elle appelait [son] nouveau projet » ; l’épouse de James a, de la même façon, tenté de dissuader ce dernier d’entreprendre sa correspondance. De plus, le parcours qui a conduit Iw—n Al—z jusqu’à l’établissement de Bartram se révèle avoir été semblable à celui que, dans la Lettre I, le ministre de James décrivait comme l’itinéraire de nombre d’érudits européens. Le gentilhomme russe a vu les ruines de Pompéi : « Vos nouveaux édifices, vos rues me rappellent ceux de la ville de Pompéi, où j’ai séjourné il y a de ça quelques années. » Dans la Lettre I, le ministre de James avouait s’être : souvent demandé pourquoi le botaniste avisé ou l’homme de savoir ne préfèrent pas venir ici ; il me semble qu’il y aurait bien plus de satisfactions à tirer de l’observation des embryons et des humbles rudiments de sociétés qui se développent autour de nous, de la récente fondation de nos villes et de
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l’établissement de tant de districts ruraux. Je suis certain que la rapidité de leur croissance doit être plus agréable à observer que les ruines de vieilles tours, d’inutiles aqueducs ou de remparts jadis menaçants.
Or c’est précisément ce à quoi s’intéresse le gentilhomme russe : J’observe toutes vos villes avec une grande attention, j’étudie leur emplacement et leur administration qui ont déjà rendu célèbres plusieurs d’entre elles. Bien que leurs fondations soient très récentes et qu’on en garde encore un souvenir très exact, leur origine deviendra cependant un mystère pour la postérité, de la même façon que nous sommes aujourd’hui devant un mystère lorsque nous tentons de déterminer les origines des villes que le temps a plus ou moins détruites.
En témoignant de ce qu’un Européen « éclairé » peut apprendre en contemplant les accomplissements de Bartram et des fermiers américains en général, la lettre d’Iw—n Al—z fait directement écho à la Lettre I : la boucle est bouclée et quelque chose, dans les Lettres d’un fermier américain, s’achève avec la lettre d’Iw—n Al—z. James terminait plusieurs fois ses lettres avec le mot « adieu » : une salutation habituelle dans les missives d’alors, qui avait une connotation beaucoup moins « définitive » que de nos jours. Iw—n Al—z conclut la sienne sur un « au revoir » (« farewell » en anglais). Si ce changement de salutation accentue le fait que le signataire de ce pli n’est pas le même que celui des autres missives, il laisse également entendre que ce qui s’achève avec ce texte est différent de ce qui pouvait se clôturer avec la fin de chacune des précédentes lettres de James. Le contact avec l’horreur esclavagiste de la Caroline du Sud a altéré la confiance que James pouvait avoir en une certaine bonté toute naturelle et rousseauiste de l’homme. Il écrivait, dans la Lettre II, que « la perfection de l’instinct » dont bénéficient les animaux aurait pu, selon lui, servir d’exemple à l’homme afin de « réprimer la sottise, et réparer les erreurs que [sa raison] lui fait souvent commettre ». Depuis, il a plusieurs fois constaté que ces mêmes animaux pouvaient céder à une violence aussi gratuite que celle qu’il a vu régner chez les hommes. Avec la missive d’Iw—n Al—z sur les réussites de John Bartram, James semble tenter de convaincre ses lecteurs (voire de se convaincre lui-même) que l’Amérique demeure, malgré tout, ce qu’il a précédemment décrit comme « la plus parfaite des sociétés existant actuellement de par le monde ». Mais c’est en vain, car James est bientôt chassé de son petit coin de Paradis terrestre par la révolution américaine.
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Fuite et fin La Lettre XII sur les « Angoisses d’un habitant de la frontière » conclut les Lettres d’un fermier américain sur un ton radicalement différent de celui de l’ensemble des lettres précédentes. Plusieurs commentateurs ont perçu ce changement de perspective comme une incohérence. Ce bouleversement n’est pourtant pas étonnant lorsqu’on tient compte de l’ensemble du texte. Le monde idyllique décrit dans les premières lettres a été progressivement miné par l’introduction du malheur et du mal. Le contraste entre la dernière lettre et les précédentes donne un caractère d’autant plus dramatique à la destruction de l’univers bucolique du fermier américain. Seule une lecture fragmentaire des Lettres d’un fermier américain permet de considérer cet ouvrage comme un simple éloge, certes charmant mais un peu naïf, de la vie rurale dans l’Amérique prérévolutionnaire. La présence de la Lettre XII dans ce docuroman de l’American Dream signale que ce rêve américain n’est effectivement rien d’autre, rien de plus qu’un rêve : une illusion qui ne saurait résister aux affres de la réalité. La conclusion du livre conduit à jeter rétrospectivement un regard critique, voire ironique, sur tout ce qui a été précédemment dit, sans toutefois en renier entièrement la valeur. Bien que F. B. n’y soit pas nommément mentionné, la Lettre XII semble lui être adressée. James apprend à son correspondant que cette missive est la dernière qu’il recevra de lui. Le fermier américain met un terme à sa correspondance parce qu’il vivra bientôt dans des régions reculées d’où il lui sera impossible de communiquer avec l’étranger. Mais peut-être est-ce surtout parce que James vit désormais, à cause de la révolution américaine, dans un monde qui a trop changé, trop différent de celui que F. B. lui demandait de décrire, pour continuer à intéresser encore son correspondant. F. B. désirait mieux connaître le monde de la ferme de James. Or James se propose de quitter cet espace intermédiaire pour rejoindre celui de la frontière, car ce qui était jadis une « souriante contrée » est maintenant au cœur d’un « immense monceau de ruines qui s’étend déjà dans toutes les régions qui sont le théâtre de la guerre ». D’ailleurs, James se considère désormais lui-même comme une ruine : « Je ressemble, je crois, à une pierre tombée d’une arche en ruine, qui conserve toujours la forme originelle qui lui permettait de s’ajuster à la place que j’occupais auparavant, mais le centre s’est effondré. » James paraissait d’accord avec son ministre lorsque ce dernier doutait de l’intérêt que des Européens pouvaient trouver à la visite des ruines de Pompéi : sa situation ne vaut donc plus l’attention de son correspondant britannique.
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« Je souhaite partir », écrit James en ouverture de sa lettre. Tout est transformé autour de lui. L’espace intermédiaire qu’était sa ferme est dorénavant pris entre deux feux. Il est menacé d’une part par les rebelles qui détruisent les établissements de ceux qui refusent de se rallier à leur cause et, d’autre part, par les armées britanniques et leurs alliés Indiens qui brûlent les demeures de ceux dont ils doutent de la loyauté envers la couronne d’Angleterre. Et James ne parvient pas à choisir son camp : Je ne sais quel parti prendre entre le respect que je ressens pour l’ancienne association et la crainte de changements dont je ne peux pas mesurer adéquatement les conséquences et qui sont proposés par mes propres compatriotes. Je sais que j’étais heureux avant cette malencontreuse révolution. Je sens que je ne le suis plus autant ; je regrette donc le changement.
James vivait jusqu’alors dans un univers de grande stabilité, où les hommes et le temps lui-même partageaient l’immobilité des plantes. Ce qu’il craint désormais n’est pas tant l’un ou l’autre des partis qui sèment la dévastation dans les campagnes : ce sont les changements entraînés par la constitution du nouveau contexte sociopolitique dans lequel il est plongé bien malgré lui. En se proposant de fuir les zones de combats, James croit trouver un moyen de ne pas prendre parti pour un camp ou pour l’autre : de rester neutre, c’est-à-dire d’adopter une position intermédiaire, politiquement homologue à celle qui, sur le plan géographique, a été la source de son bonheur. Tout au long de cette ultime lettre, James est pris de panique devant les dangers qui l’entourent. Son affolement s’inscrit à même la composition du texte qui ne cesse de ressasser les impressions d’angoisse qui assaillent son esprit : ses phrases suivent le cours tortueux de ses inquiétudes. Dans la Lettre IX, les horreurs de l’esclavage l’avaient conduit à s’interroger sur la place et le rôle de Dieu et de l’homme dans l’univers. Le chaos politique et moral auquel il est désormais confronté l’amène à formuler une fois de plus diverses interrogations pour le moins essentielles. Les différentes parties des Lettres d’un fermier américain se révèlent alors être reliées entre elles par une chaîne de questions. Dans la Lettre III, James demandait : « Qu’est-ce donc qu’un Américain ? » Dans la Lettre IX sur Charleston et l’esclavage, sa question était : « Qu’est-ce donc que l’homme, cet être qui peut se flatter de l’excellence et de la dignité de sa nature, lorsqu’il est entouré de tant de mystères impénétrables et de problèmes insolubles ? » Dans la Lettre XII, cette question devient : « Qu’est-ce que l’homme lorsqu’il n’est pas lié à une société ou lorsqu’il se retrouve au cœur d’une société en convulsion et à moitié détruite ? » Si la portée de cette interrogation déborde des limites de l’Amérique, les réflexions de James reprennent rapidement par la suite une
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dimension plus personnelle : « Que sommes-nous, pauvres habitants sans défense de la frontière, à l’échelle de ces grands événements ? » James est littéralement dépassé par ces événements. Ce « nous » désignait, dans la Lettre III, la communauté constituée de ces nouveaux hommes que sont les Américains. Ainsi, ce « que sommes-nous » paraît être la reformulation, dans un nouveau contexte, de la question initiale : « Qu’est-ce donc qu’un Américain ? » James a maintes fois comparé ce nouvel homme à une plante. Or cette plante est maintenant condamnée à être fauchée : « Nous sommes comme les mauvaises herbes que détruit la charrue, dont la destruction ne prévient pas une prochaine repousse » et qui sont destinés à être « couchés par ses cruels moissonneurs comme autant d’herbes inutiles ». Et voilà après s’être demandé « qu’est-ce donc qu’un Américain ? » et « qu’est-ce donc que l’homme ? » puis « qu’est-ce que l’homme ? » et « que sommes-nous ? » James conclut cette séquence avec une ultime question : Qu’est-ce donc que la vie ? je me le demande ; est-ce un beau cadeau ? Non, elle a un goût trop amer ; un cadeau est un objet de valeur, tandis que la vie semble être un simple accident et de la pire sorte ; nous sommes nés pour être les victimes des maladies et de la passion, de la malchance et de la mort ; mieux vaut ne pas être que d’être misérable.
Après avoir chanté les vertus de la transplantation, James doit se résoudre à se déraciner, à quitter les terres qui ont jusqu’alors assuré son bonheur et celui des siens. Mais s’il a des raisons de fuir les dangers liés aux incursions des belligérants, il constate du même coup qu’il constitue lui-même un danger aux yeux de certains : « doit-on me fuir comme si j’étais un serpent à sonnette ou me tirer dessus comme si j’étais un ours ? » Ce serpent à sonnette était le symbole de l’Amérique rebelle : James s’identifie malgré tout au parti de la révolution. Et cette comparaison signale que ce nouvel homme n’est plus une plante : il est désormais un animal. Il appartient déjà au monde où il doit se résoudre à fuir : celui de la frontière, de la forêt et de la vie sauvage. Dans la Lettre III, James a raconté comment les pionniers de l’arrièrepays ouvraient la voie aux cultivateurs qui apprivoisent la sauvagerie de la nature au sein de leurs jardins. Confronté à la ruine inévitable et imminente de son établissement, le fermier américain se propose de rejoindre lui-même ces régions sauvages. James n’ignore rien des dangers de la vie des habitants de la frontière qui s’ensauvagent en devenant chasseurs et au contact des Indiens. Il appréhende grandement les conséquences que l’adoption d’un pareil mode de vie pourra avoir sur les membres de sa famille. Il craint particulièrement de voir ses enfants séduits par les mœurs des Sauvages, cela, note-t-il, comme beaucoup d’autres Européens l’ont déjà été auparavant. L’histoire atteste du phénomène : tout au long des
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XVIIe et XVIIIe siècles, un grand nombre de Blancs ont choisi de partager la vie des Indiens alors que pratiquement aucun autochtone n’a librement fait siennes les mœurs et la culture des Blancs. James est d’ailleurs prêt à reconnaître que si le mode de vie des Indiens s’attire ainsi un nombre aussi grand de nouveaux adeptes, c’est sans doute parce qu’il est plus agréable, voire meilleur que celui que s’imposent (et que cherchent à leur imposer) les Blancs. James croit néanmoins avoir trouvé une façon de contrer cette influence : il s’arrangera pour que ses enfants et lui-même se consacrent davantage à l’agriculture qu’à la chasse et il cherchera à convaincre ses hôtes indiens de l’imiter. Ainsi se propose-t-il d’instaurer, au sein de l’espace culturellement, politiquement et socialement instable de la frontière, une aire de tranquillité et d’immobilité similaire à celle qu’il a connue dans l’espace intermédiaire de sa ferme. En fin de compte, James prévoit que son monde idyllique ne sera pas tout à fait détruit : il sera simplement déplacé plus loin, sur une frontière qu’il a l’intention de transformer en un nouvel espace intermédiaire. Les lecteurs ont alors l’impression que la catastrophe n’est pas définitive, qu’elle est même l’occasion d’un retour aux origines du monde idéal décrit dans les premières pages du livre. La « souriante contrée » qui faisait le bonheur de James était le fruit des labeurs de son père, un travail que ce dernier a accompli dans des conditions semblables à celles dans lesquelles son fils se retrouvera bientôt. James pressent que, à la suite du déplacement que lui impose le nouveau contexte sociopolitique, sa famille et lui finiront tout de même par renouer avec le bonheur. Ils devraient donc bénéficier, à plus ou moins long terme, des heureuses conséquences d’un type de transplantation similaire à celui grâce auquel on a vu des Européens devenir de nouveaux hommes en s’enracinant en Amérique. Qu’était-ce donc qu’un Américain ? Le « croisement fortuit » d’Européens transplantés en Amérique. Vivant sur la terre américaine qui l’avait vu naître, James n’était ni Européen ni « transplanté » : aussi ne correspondait-il pas à sa propre définition de ce qu’était un Américain. Mais voilà que son projet de fuite le conduit à marcher sur les pas « que suivent les Européens en direction des parties intérieures de ce continent ». Les Lettres d’un fermier américain s’achèvent alors que James est contraint de s’imposer une transplantation similaire à celle qu’a dû subir le pauvre immigrant européen afin de devenir quelqu’un, somebody, un nouvel homme, un Américain. Même pour James, même pour quelqu’un qui était un fermier américain « de naissance », il ne suffit pas de naître en Amérique pour être un Américain. Pour devenir Américain, il lui faut lui aussi renaître à la suite d’un déplacement, d’une transplantation. Aussi le livre se termine-t-il, ainsi
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que l’écrit Robert P. Winston, au moment où James, cette « incarnation de l’Américain s’apprête à recommencer les Lettres d’un fermier américain depuis le début35 ». Or, comme le constate ironiquement D. H. Lawrence : tout ça, c’est de la blague. Crèvecœur fila en France, vêtu d’un gilet brodé et de souliers à hauts talons, pour poser au littérateur et faire son chemin dans le monde. Alors que nous, il nous oblige à le suivre dans les bois où la vie douce et naturelle sera magnifiée, près du village fait de tentes, de l’aimable Race rouge36.
Comme James, St. John de Crèvecœur a dû lui aussi fuir son établissement de Pine Hill. Mais ce ne fut pas pour recommencer, en se déplaçant vers l’ouest et la frontière, la vie de fermier américain qu’il avait adoptée depuis une dizaine d’années. St. John de Crèvecœur a filé dans la direction opposée à celle que choisit James : c’est vers l’est, vers l’Europe et la France de ses origines qu’il s’est tourné et, pour le dire dans les mots de Pierre Aubéry : « Loin de se faire homme des bois, il se fit homme de lettres37. »
Les post-scriptum du fermier américain Homme de lettres, en effet, et pas seulement celles du Fermier américain. Car St. John de Crèvecœur n’est pas l’homme d’un seul livre. Au début de 1782, à peu près au même moment où ses éditeurs londoniens faisaient paraître les Letters from an American Farmer, il publiait à Caen, sous le pseudonyme de Normano-Americanus, un court Traité de la culture des pommes-de-terre. Constitué de descriptions des différents types de pommes de terre et de présentations de diverses préparations et recettes qu’il est possible de réaliser avec ce légume, cet opuscule rarissime mais d’un intérêt fort secondaire n’a jamais été republié depuis. St. John de Crèvecœur sera également le signataire, en 1801, d’un Voyage dans la Haute Pensylvanie [sic] et dans l’État de New-York. Les textes rassemblés dans les trois volumes de cet ouvrage sont cependant pétris d’informations de seconde main, voire de deuxième ordre, et leur auteur n’a pas su y renouer avec le style et le ton qui ont fait le charme et le succès des Lettres d’un fermier américain. Une génération après la parution du livre qui lui vaut sa place dans l’histoire, celle de ce troisième ouvrage a été accueillie dans un silence presque complet qu’on n’a guère de raisons de perturber deux cents ans plus tard. Le XXe siècle devait voir la publication d’un quatrième et dernier ouvrage portant sa signature38 : Sketches of Eighteenth-Century America, composé d’écrits de St. John de Crèvecœur demeurés inédits jusqu’alors
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Figure 5. Traité de la culture des pommes-de-terre [s.d. : 1782]. Première page de l’édition originale. Collection personnelle de monsieur Hubert-Jean Saint-John de Crèvecœur.
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Figure 6. Voyage dans la Haute Pensylvanie et dans l’État de New-York, 1801. Page de titre de l’édition originale. Montréal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
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(en anglais, à tout le moins : des adaptations de certains de ces textes figurent dans les deux éditions des Lettres d’un cultivateur américain). L’ouvrage révèle entre autres deux textes, intitulés « A Snow-storm as it Affects the American Farmer » et « The English and the French before the Revolution », qui présentent pour nous un intérêt particulier. Il s’avère, lorsqu’on consulte les manuscrits de St. John de Crèvecœur (désormais conservés à la Bibliothèque du Congrès de Washington), que ces deux écrits n’en formait à l’origine qu’un seul, auquel leur auteur avait donné le titre de « Description of a Snow Storm in Canada » : l’unique texte de St. John de Crèvecœur mettant en scène des personnages et des événements explicitement liés aux expériences qu’il a pu vivre en Nouvelle-France. C’est pourquoi il a paru pertinent d’annexer une traduction de cette « Description d’une tempête de neige au Canada » à celle des Lettres d’un fermier américain : afin que la découverte de ces œuvres de St. John de Crèvecœur puisse alimenter la réflexion contemporaine sur la relation que la culture québécoise entretient avec ce qui la lie, tant sur plan de l’histoire que de l’actualité, à l’expérience continentale américaine, et sur ce qui fait que notre identité n’est pas exclusivement fondée, ainsi qu’on le concevait jusqu’à trop récemment, sur ce que nous devons à nos « racines » françaises39. * * * L’américanité de la culture québécoise se fonde sur notre manière particulière d’être des Américains pas tout à fait comme les autres, sur ce qui nous distingue des diverses cultures du continent. Mais elle tient tout autant à ce qui nous lie aux cultures d’Amérique, à ce que nous avons en commun avec elles. Cette américanité de notre culture, faut-il le rappeler, n’a rien à voir avec son éventuelle américanisation40 ou, plus exactement, son « états-unisation ». La confusion entre les notions d’américanité et d’américanisation tient en partie au fait que les États-Unis s’arrogent depuis longtemps l’exclusivité des appellations « America » et « American », tant et si bien que le mot « américain » est généralement entendu comme synonyme d’états-unien : un vocable dont il paraît d’autant plus nécessaire de généraliser l’emploi afin de faire la part des choses entre les réalités propres aux États-Unis et celles de l’ensemble du continent américain. Mais à force de vouloir distinguer l’américanité de notre culture de son américanisation, nous sommes souvent conduits à occulter, voire à nier, ce qui lie malgré tout notre identité à celle des États-Unis. Or, pour d’évidentes raisons de proximité géographique, l’histoire du Québec et du Canada est étroitement associée à celle des États-Unis. On oublie que Cape Cod a été découvert par Champlain ; que l’histoire de la vallée du
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St. John de Crèvecœur et les Lettres d'un fermier américain
Mississippi est un chapitre de celle de la Nouvelle-France ; que le Québec a failli se joindre au Treize Colonies fondatrices des États-Unis ; que la frontière entre les deux pays, qui n’a été définitivement établie qu’aux lendemains de la guerre de 1812, a été jusqu’au début de notre siècle singulièrement perméable aux mouvements de population. Publié dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le grand œuvre de Francis Parkman, France and England in North America, est un ensemble d’ouvrages qui, pour être fondateurs de l’historiographie états-unienne, constituent dans les faits une histoire de la Nouvelle-France41. Jelly Roll Morton, un des pionniers du jazz, s’appelait Ferdinand Joseph Lamenthe ou Lamothe (et sa mère s’appelait Louise Monette…) ; Jack Kerouac, un des plus importants écrivains de la deuxième moitié du XXe siècle, était un « canuck » de la NouvelleAngleterre qui a appris son premier mot d’anglais à l’âge de six ans. L’affirmation de notre américanité implique une pleine reconnaissance des relations que notre expérience culturelle entretient avec celle des États-Unis. Cette démarche passe entre autres, selon nous, par la découverte et l’appropriation d’œuvres qui, d’une façon ou d’une autre, font autant partie de notre patrimoine historique et culturel que de celui des États-Unis. C’est le cas, par exemple, de Henry David Thoreau (dont le grand-père était par ailleurs d’origine française), qui a consacré un de ses ouvrages, A Yankee in Canada, au récit d’un voyage qui l’a mené, en 1850, de la vallée du Richelieu jusqu’à la côte de Beaupré en passant par Montréal et Québec. Victor-Lévy Beaulieu a éloquemment rendu compte, dans Monsieur Melville, de l’intérêt que peut présenter pour nous l’œuvre de l’écrivain qui, après avoir fait son voyage de noces à Québec, s’est souvenu de cette ville dans Moby-Dick pour comparer la chaire du père Mapple à « un petit mais inexpugnable Québec ». On pourrait également se pencher sur les conférences que Ralph Waldo Emerson est venu prononcer à Montréal en 1852 ; sur celle que Mark Twain y présenta en 1881 ; sur les pages de Walt Whitman décrivant l’unique voyage qu’il ait fait en dehors des États-Unis et qui a conduit le poète jusqu’à Tadoussac et dans le Saguenay42. Qu’il soit lointain ou plus récent, le passé des États-Unis est rempli de personnages et d’événements, d’auteurs et d’œuvres qui sont tout autant à leur place dans notre histoire que dans la leur : c’est entre autres le cas de St. John de Crèvecœur. Les Lettres d’un fermier américain sont à l’origine de l’image que les États-Uniens se font de leur identité, de leur type particulier d’américanité. L’ouvrage gravite autour du personnage idéal du fermier américain, dont l’existence est une incarnation de l’American Dream, des rêves de réussite et de bonheur des immigrants européens qui, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, ont afflué sur les rives du Nouveau Monde pour s’y « fond[re]
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en une nouvelle race d’hommes », pour s’ouvrir à un devenir-américain. Contemporain de la révolution américaine, le livre témoigne de l’époque où les États-Unis ont commencé à se doter d’une nouvelle identité continentale : à procéder à la déterritorialisation de leurs « racines » britanniques, à s’identifier à leur devenir-américain. Or, la culture québécoise commence à s’interroger sur son propre devenir-américain, à affirmer la déterritorialisation de ses « racines » françaises, cela principalement grâce à l’apport des collectivités immigrantes43. Le Québec vit aujourd’hui une expérience de métissage identitaire fort semblable à celle dont on retrouve des échos dans Lettres d’un fermier américain. Dans un article consacré à l’étude du « relais américain dans l’émergence des lettres au Québec », Bernard Andrès conclut sa présentation des relations que les hommes de lettres du Québec de la fin du XVIIIe siècle entretenaient avec les États-Unis par quelques lignes consacrées à St. John de Crèvecœur : « Il s’en faut de peu pour que nous puissions le rapatrier dans notre corpus littéraire, tant les hasards de l’histoire et le principe du relais américain s’avèrent déterminants pour l’étude des lettres francoaméricaines de l’époque44. » La présente publication a l’intention de contribuer à combler ce « peu ».
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St. John de Crèvecœur
Lettres d'un fermier américain suivies de
Description d’une tempête de neige au Canada
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Lettres d'un fermier américain
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Notes sur le texte et la traduction
Cette traduction des Letters from an American Farmer reproduit le texte de l’édition originale de l’ouvrage publiée à Londres, en 1782, par les imprimeurs Thomas Davies et Lockyer Davis. La présentation respecte les caractéristiques typographiques (lettrines, mots en italiques et en capitales) de cette première édition. Seuls les « s » longs, caractéristiques de la typographie du XVIIIe siècle, ont été remplacés par les « s » courts actuellement en usage. Les nombres sont présentés en chiffres ou en lettres, selon la forme employée dans le texte d’origine. Les notes provenant de l’édition originale sont appelées par des astérisques et sont reproduites en bas de page. Toutes les autres notes, appelées par des chiffres et regroupées en fin d’ouvrage sont de nous ; elles présentent divers éclaircissements d’ordre géographique, historique, littéraire, ornithologique, religieux, etc., ainsi que certaines des variantes plus significatives figurant dans le manuscrit des Letters from an American Farmer et les éditions françaises de 1784 et 1787 des Lettres d’un cultivateur américain. Le texte original présente plusieurs passages dont la composition est pour le moins malhabile, mais ces maladresses sont cohérentes avec le fait que James, le signataire de la plupart des lettres réunies dans l’ouvrage, est censé être un homme d’une instruction rudimentaire. La traduction tente de reproduire cette tonalité particulière du style de St. John de Crèvecœur et demeure le plus près possible de la structure syntaxique d’origine de chaque phrase. Ces dernières sont souvent très longues, entrecoupées de nombreux points-virgules et de deux-points, et ainsi qu’il arrive souvent dans les écrits du XVIIIe siècle, cela autant en français qu’en anglais, le texte fait un usage erratique de ces deux signes de ponctuation : les deux-points n’introduisent pas toujours le développement d’une idée, tandis que les points-virgules ne relient pas toujours des propositions
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indépendantes et ne servent pas plus régulièrement à enchaîner des propositions incomplètes. La traduction a uniformisé et normalisé l’usage de ces points-virgules et de ces deux-points conformément aux règles contemporaines de la ponctuation française. On remarquera également de nombreuses irrégularités dans la concordance des pronoms : il arrive que plusieurs segments de phrases les séparent de leurs antécédents, et lorsque ces derniers sont des mots désignant des collectivités (« peuple », par exemple), St. John de Crèvecœur accorde sémantiquement ses pronoms au pluriel, conformément à l’usage de l’anglais. Dans la mesure où l’application de la règle française de concordance grammaticale aurait obscurci de nombreux passages, on a choisi de suivre l’usage sylleptique adopté par l’auteur. On n’a pas cependant pas cherché à reproduire le français en usage à l’époque de la rédaction du texte anglais, ce qui aurait eu pour conséquence d’occulter le fait que la découverte des Lettres d’un fermier américain à laquelle espère contribuer le présent ouvrage s’inscrit à même les préoccupations de l’époque de la traduction du texte, et non de sa rédaction1. Un grand nombre des toponymes et patronymes mentionnés tout au long de l’ouvrage sont présentés, dans la version originale, dans une orthographe pour le moins approximative. Nous avons corrigé ces dénominations en les conformant à l’orthographe actuellement en usage. Sauf dans quelques cas signalés par une note, nous avons identifiés par leurs appellations contemporaines les lieux dont les noms ont changé depuis le XVIIIe siècle. Quelques notes reproduisent des passages du manuscrit de l’ouvrage ; les mots ajoutés entre les lignes, au-dessus de ceux qu’ils remplacent ou de l’endroit où ils doivent être insérés dans la phrase, sont insérés entre chevrons (< >) ; les mots raturés figurent tels quels dans le manuscrit. Le titre de Lettres d’un fermier américain s’est imposé afin de distinguer la présente traduction de l’adaptation française de l’ouvrage que St. John de Crèvecœur a fait paraître en 1784 et 1787 sous celui de Lettres d’un cultivateur américain, mais surtout parce que le mot « fermier » reflète plus exactement que « cultivateur » ce que l’anglais du XVIIIe siècle entend par « farmer ». Dans la première édition de son American Dictionary of the English Language (parue en 1828, soit un peu plus de cinquante ans après les Letters from an American Farmer), Noah Webster décrit le farmer comme : « Celui qui cultive une ferme ; un husbandman, qu’il soit locataire ou propriétaire. » Le mot « husbandman », dont cette définition fait un synonyme de « farmer », désigne quant à lui :
Notes sur le texte et la traduction
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Un fermier ; un cultivateur ou un laboureur de la terre ; celui qui travaille aux labours. En Amérique, où les hommes ont généralement la propriété de la terre sur laquelle ils travaillent, le propriétaire d’une ferme est aussi un laboureur ou un husbandman, mais le mot comprend le locataire et le propriétaire.
Ainsi, le mot « husbandman » implique non seulement le travail de la ferme mais également la gestion de ce travail : l’husbandman est un fermier qui, s’il n’est pas toujours propriétaire de son exploitation, a cependant la responsabilité de la bonne marche de son travail. La langue française ne possède malheureusement pas de mots permettant de rendre compte de cette nuance. Dans la mesure où la notion d’husbandry véhicule l’idée d’élevage, il est tout de même possible de faire entendre en français une distinction analogue à celle que fait la langue anglaise en traduisant respectivement husbandman et farmer par les mots « éleveur » et « fermier ». De son côté, le mot « cultivator » désigne, toujours selon Webster : « Quelqu’un qui laboure ou prépare la terre pour les récoltes ; celui qui dirige une ferme ou qui a la responsabilité du travail général d’élevage ; un fermier ; un éleveur ; un agriculturist. » Cet agriculturist est présenté, quant à lui, comme : « Quelqu’un qui montre de l’habileté dans l’art de cultiver le sol ; un éleveur expérimenté », et l’agricultor comme : « Celui dont l’occupation est de labourer le sol ; un fermier ; un éleveur ; quelqu’un qui montre de l’habileté dans l’élevage. » Ces derniers vocables, qui se traduisent en français par le seul mot « agriculteur », sont donc porteurs d’idées d’habileté et de compétence qui ne sont pas nécessairement associées aux mots « farmer » et « husbandman ». Dans la langue française du XVIIIe siècle, le mot « cultivateur » désignait, selon le Dictionnaire historique de la langue française, « une personne qui exploite une terre ». Il était synonyme de « fermier », qui se définissait comme une « personne qui exploite des terres, qu’elle en soit ou non propriétaire » : en d’autres mots, un husbandman. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert définit le fermier comme « celui qui cultive des terres dont un autre est propriétaire », ce qui l’apparente au métayer, mais à la différence de ce dernier : « Ce que le fermier rend au propriétaire, soit en argent, soit en denrées, est indépendant de la variété des récoltes. Le métayer partage la récolte même, bonne ou mauvaise, dans une certaine proportion. » On propose « laboureur » comme synonyme. L’ouvrage ignore par ailleurs le mot « agriculteur », même s’il consacre un important article à l’agriculture. L’article « cultivateur » définit le vocable comme la désignation de « celui qui s’occupe de culture », ce qui en fait un synonyme de fermier. On précise toutefois que les « bons cultivateurs réfléchissent & observent », et la suite de l’article décrit le
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cultivateur comme un individu capable d’analyser et de comprendre le contexte dans lequel s’inscrit son travail. Il apparaît alors que l’Encyclopédie considère le fermier comme un homme de tradition et d’intuition, et le cultivateur comme un homme de connaissance. En ce sens, le cultivateur est un fermier « éclairé » : le fermier des Lumières. On comprend ainsi ce qui aura conduit St. John de Crèvecœur à préférer le mot « cultivateur », qui pouvait sonner sensiblement plus moderne, plus contemporain que « fermier ». D’autant plus qu’un autre usage du vocable le liait alors à un ensemble de principes d’administration publique que nombre des proches de l’auteur estimaient plus ou moins révolus. En effet, il ne faut pas oublier que, sous l’Ancien Régime, le fermier général était, ainsi que le rappelle le Trésor de la langue française informatisé, le représentant de l’État « qui affermait le recouvrement de certains impôts2 ». Aujourd’hui, « fermier » et « cultivateur » sont toujours synonymes, sauf que le mot « cultivateur » est plus étroitement associé à la culture du sol, aux labours, tandis que « fermier », pour être lié à l’ensemble des activités d’une ferme, ne se réfère pas au seul travail de la terre ; il englobe entre autres les activités d’élevage. Dans la mesure où James, le personnage central des Lettres d’un fermier américain, s’adonne certes à des travaux de labour mais aussi à des pratiques d’élevage, il n’est pas exclusivement un cultivateur, mais bien un fermier. En 2002, les Éditions L’Âge d’homme ont fait paraître une première traduction des Letters from an American Farmer signée par Jean Lacroix et Patrick Vallon. Cette parution est parsemée d’un nombre significatif (pour ne pas dire indécent) d’erreurs. En voici quelques exemples. Cette traduction ne respecte pas systématiquement le découpage des paragraphes de l’ouvrage et on y a omis de traduire une phrase (ici présentée en italique dans son contexte) : Où donc ce petit oiseau avait-il appris cet esprit d’injustice ? car il n’était assurément pas doué de ce qu’on appelle la raison ! Voilà donc une preuve que peu de choses séparent ces deux présents l’un de l’autre car nous voyons la perfection de l’un se mêler aux erreurs de l’autre ! La paisible hirondelle, avec autant de passivité qu’un Quaker, alla se percher un peu plus loin sans offrir la moindre résistance3[.]
Une des notes figurant dans la version originale est erronément identifiée comme une note des traducteurs. De plus, cette édition ne reproduit pas les deux cartes de Nantucket et de Martha’s Vineyard et, sans le signaler d’aucune façon, a retiré du texte les passages faisant référence à ces cartes. La traduction du segment donnant des indications erronées sur l’empla-
Notes sur le texte et la traduction
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cement géographique de Nantucket reproduit six de ces données inexactes mais, sans le mentionner, corrige deux de ces informations4. Lacroix et Vallon font de très nombreuses erreurs dans leurs traductions des noms d’animaux et de plantes. Ainsi traduisent-ils en ces mots une des phrases du célèbre passage sur le combat entre le kingbird et les abeilles : « malheureusement nos gobe-mouches dévorent ces industrieux insectes ; mais d’un autre côté, ces oiseaux préservent nos champs de la déprédation causée par les corbeaux5 ». Or le kingbird n’est pas un gobe-mouche mais un tyran tritri, et il n’y a d’ailleurs pas de gobe-mouches en Amérique. On y trouve par contre des gobemoucherons gris-bleu (Blue-gray Gnatcatcher), un oiseau de la famille de sylviidés, à laquelle appartient le roitelet. Il s’agit cependant d’un oiseau de petite taille, haut de onze centimètres, qui pourrait bien difficilement s’en prendre aux corbeaux grands de soixante centimètres ! Par ailleurs, le corbeau s’appelle raven en anglais, tandis que le texte d’origine parle de crow, qui désigne plutôt la corneille, plus petite que le corbeau et à laquelle le tyran tritri est en mesure de s’attaquer du haut de ses vingt centimètres. Plus loin, les traducteurs utilisent à nouveau le nom de gobe-mouche pour identifier ce que James appelle un « phebe » [sic : phoebe] et qu’on doit plutôt traduire par moucherolle phébi. Et ils nomment roitelet l’oiseau que James appelle un wren, c’est-à-dire un troglodyte6. Sous la plume de Lacroix et Vallon le blue fish devient du thon rouge alors qu’il s’agit de tassergal. Ils omettent de traduire le poisson identifié une première fois sous le nom de tew-tag et qui réapparaît quelques pages plus loin sous la dénomination de « tew-tag, or black fish ». Cette omission s’explique éventuellement par le fait que les traducteurs n’ont pas découvert qu’il s’agissait du tautogue noir. Ils traduisent shadine, c’est-à-dire sardine, par sandre : un poisson d’eau douce qui n’existe qu’en Europe. Ils voient le mot « tortues » (torsoises, en anglais) dans porpoises, alors qu’il s’agit de marsouins. Ils traduisent « horse feet », c’est-à-dire horse show crab, par buccins, une sorte de bigorneau de l’Atlantique, alors qu’il s’agit de limules. Et ils ignorent qu’une killer whale ne s’appelle pas en français une « baleine tueuse », mais un épaulard ou un orque7. Ils traduisent Indian grass et blue bent par « l’herbe des Indiens et la lande bleue », alors que ces noms désignent plutôt le faux-sorgho penché et le pâturin. Dans un premier temps, ils traduisent beach grass par ajoncs avant de lui donner plus loin le nom de genêts, alors qu’il s’agit d’élyme des sables. Ils donnent le nom de mouron à ce que le texte anglais appelle five fingers et qu’on doit plutôt traduire par potentille8. Plusieurs passages dévoilent une mauvaise compréhension des réalités dont les traducteurs ont à rendre compte. Ainsi, lorsque James raconte
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qu’un jour « the whole family of Mr. P. R. went to meeting », les traducteurs rendent ce segment par les mots suivants : « toute la famille de M. P. R. se rendit à une réunion ». Or le mot « meeting » est ici employé au sens que lui donnent les quakers, chez qui il sert à désigner, selon le contexte, soit une communauté quaker particulière, soit le lieu de culte de cette communauté, soit les activités de culte elles-mêmes. La famille de M. P. R. ne se rend donc pas à une simple réunion : elle s’en va assister au culte (ce que permet de confirmer la suite du texte, où James précise qu’à ce meeting, on écoute un sermon)9. Lacroix et Vallon traduisent la phrase : « they erected a mast, provided with a sufficient number of rounds » par les mots suivants : « on érigea un mât, on organisa des rondes ». Mais le mot « rounds » désigne ici des rondins dont on a muni le mât en nombre suffisant : il faut donc traduire cette phrase par : « ils ont érigé un mât muni d’échelons adéquats10 ». Les traducteurs ignorent que l’expression South Sea désigne le Pacifique sud, et non « les mers du sud ». Et contrairement à ce qu’ils laissent croire par leur emploi de l’italique, Josephus n’est pas le titre d’un livre mais le nom de l’auteur, Flavius Josèphe ou Josephus, de l’ouvrage connu sous le titre d’Histoire des Juifs11. Finalement, les traducteurs font à plusieurs reprises des erreurs qu’ils auraient pu éviter en consultant les adaptations que l’auteur a lui-même réalisées des passages concernés. Ainsi, Lacroix et Vallon traduisent par « mousquets » le mot « musketos » qui apparaît dans la phrase suivante : « the power of the crown in conjunction with the musketos has prevented men from settling there ». Mais il s’agit plutôt de moustiques, comme le confirme la traduction que St. John de Crèvecœur a fait de ce passage : « l’influence de la Couronne, & le fleau des Moustiches, ont empêché les hommes de s’y établir ». On peut lire, dans la version originale anglaise de l’« Histoire d’Andrew l’Hébridéen », l’étonnement du nouvel arrivant devant « several large Lancaster six-horse waggons just arrived from the country ». Les traducteurs rendent ce segment de phrase dans les mots suivants : « plusieurs imposants fourgons Lancaster tirés par des attelages de six chevaux qui arrivaient de la campagne ». La traduction que St. John de Crèvecœur a faite de ce passage nous apprend qu’il ne s’agit pas de fourgons de type Lancaster mais arrivant de la ville de Lancaster : « plusieurs chariots à six chevaux, chargés de farine, & venant de Lancaster12 ». Les laborieuses circonvolutions syntaxiques de St. John de Crèvecœur posent parfois d’important problèmes de compréhension. Par exemple, lorsque les premières pages de la version originale anglaise de la Lettre X « Sur les serpents et sur l’oiseau-mouche » nous apprennent que :
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The southern provinces are the countries where nature has formed the greatest variety of alligators, snakes, serpents ; and scorpions, from the smallest size, up to the pine barren, the largest species known here. We have but to, whose stings are mortal, which deserve to be mentioned ; as for the black one, it is remarkable for nothing but its industry, agility, beauty, and the art of inciting birds by the power of its eyes.
Lacroix et Vallon traduisent ainsi ce passage : Les provinces méridionales sont les contrées où la nature a conçu la plus grande variété d’alligators, serpents et autres rampants ainsi que des scorpions de la plus petite taille jusqu’à celui dit « des pinèdes », l’espèce la plus grande que l’on connaisse ici. Nous n’en avons que deux sortes dignes d’être mentionnées dont les piqûres sont mortelles ; s’agissant du scorpion noir il se distingue par son activité industrieuse, son agilité, sa beauté et son habileté à attirer les oiseaux par l’intensité de son regard.
Il est cependant bien difficile de déterminer ce que serait un scorpion des pinèdes, et d’accepter le fait que des scorpions noirs puissent hypnotiser des oiseaux grâce à l’intensité de leur regard. D’autant plus quand on sait que pine barren est le nom anglais du serpent-taureau. En fait, les traducteurs sont tombés dans le piège que constitue l’insertion des mots « and scorpions » au milieu de la première phrase, et qu’ils auraient évité en consultant la traduction de St. John de Crèvecœur (où il n’est même pas question de scorpions !) : C’est dans les états méridionaux qu’il faut aller étudier cette branche de notre histoire naturelle depuis le Pine Barren, des déserts jusqu’à l’Alligator des grands marais. Je n’en connois ici que deux espèces dont la piqûre soit mortelle. Quant au grand Serpent noir, il n’est nullement dangereux, quoiqu’il soit extrêmement vindicatif : j’aime au contraire à observer son adresse, son agilité & cet art merveilleux qu’il possède de fasciner par le pouvoir de ses yeux, les petits Ecureuils & les Oiseaux.
Ce passage des Lettres d’un cultivateur américain présente un appel de note à la suite de la formule « Pine Barren, des déserts », lequel renvoie en bas de page où on apprend que ce pine barren est un « Serpent très-court dont le poison est mortel en peu de minutes, qui ne se trouve que dans les terreins déserts & sabloneux des deux Carolines13 ». À la lumière de ces quelques exemples, nous croyons pouvoir affirmer que la publication de la traduction de Jean Lacroix et Patrick Vallon des Lettres d’un fermier américain est loin de rendre inutile la parution de celle qui figure dans le présent ouvrage.
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Le manuscrit des Letters from an American Farmer Après avoir été conservé en France, où il est demeuré pendant plus de deux siècles dans les archives privées des descendants de St. John de Crèvecœur, le manuscrit autographe des Letters from an American Farmer est, depuis 1987, la propriété de la Bibliothèque du Congrès de Washington14. Il figure dans le premier d’un ensemble de trois volumes reliés de manuscrits, achetés par la même occasion et rassemblant l’ensemble des écrits de St. John de Crèvecœur. Le deuxième et le troisième volumes contiennent les textes rassemblés en 1925 sous le titre de Sketches of Eighteenth-Century America, et ont été publiés intégralement en 1995 par Dennis D. Moore sous celui de More Letters from the American Farmer. Le regretté Everett Emerson, professeur à la Univeristy of North Carolina at Chapel Hill, a réalisé, à partir du manuscrit figurant dans le premier volume, une édition critique des Letters from an American Farmer, mais l’ouvrage n’a malheureusement pas encore été publié à ce jour. Dans l’ensemble, le manuscrit des Letters from an American Farmer présente un texte dont l’état est très proche de celui de l’édition originale de 1782. Les différences tiennent essentiellement à la présence, dans le manuscrit, de corrections et des quelques ajouts qui ressemblent au fruit d’un travail de préparation de copie, ainsi que de courts segments raturés qui, pour cette raison, n’ont pas été reproduits dans la version imprimée. Le manuscrit des Letters from an American Farmer s’ouvre sur une « Table du premier volume » présentant les textes constitutifs de l’édition originale de l’ouvrage : 1. Pensées & Bonheur d’un Fermier Am. 2. Description de l’Île de Nantucket en 7 Lettres 3. L’Habitant de la Frontière. par P Px. 4. Histoire d’Andrew l’Hébridéen 5. Visite à John Bartram le célèbre Botaniste de Pensilvanie J. A. 6. Présentation des Mœurs à Charles Town. une Scène Horrible 7. Qu’est-ce qu’un Américain — 8. sur les Serpents 9. Introduction ou première Lettre W, S
Cette liste est suivie d’une note indiquant que ces textes constituent un total de « 15 Lettres15 ». Mais comment une série de neuf titres peut-elle aboutir à un total de quinze lettres ? Parce que, comme le précise cette table des matières, la « Description de l’Île de Nantucket » est composée d’un ensemble de sept lettres, ce qui ajoute six textes aux neuf documents nommément identifiés par cette liste. Et comment ces quinze lettres
Notes sur le texte et la traduction
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peuvent-elles être les textes d’origine des douze Lettres d’un fermier américain ? Parce que les textes numérotés 4 et 7 dans cette liste, respectivement intitulés « Histoire d’Andrew l’Hébridéen » et « Qu’est-ce qu’un Américain », sont réunis l’un à l’autre dans la version imprimée de l’ouvrage pour y former la Lettre III, « Qu’est-ce qu’un Américain ? ». Et parce que les sept lettres de la « Description de l’Île de Nantucket » ont été transformées, dans le livre publié, en une séquence de cinq lettres. L’ordre des textes identifiés par cette table du premier volume ne correspond donc pas à celui qu’ils occupent dans la version imprimée de l’ouvrage, et ne coïncide pas non plus, sauf dans le cas du premier texte, avec celui dans lequel ils apparaissent dans cette copie autographe des Letters from an American Farmer (dans laquelle figurent de plus divers feuillets intercalés ça et là entre les pages des principaux textes constitutifs de ce volume). Le manuscrit s’ouvre donc sur le texte figurant en tête de la table du volume. Il porte cependant un titre différent de celui qui lui est donné par la liste : il est identifié sous celui de « Les Sentiments & plaisirs d’un Fermier Américain en 4 Lettres à Shv par W. S. », et il s’agit du texte de la Lettre II, « Sur la situation, les sentiments et les plaisirs d’un fermier américain », de la version imprimée de l’ouvrage. Le second texte du manuscrit est celui que la table des matières présente comme le numéro 6. Son titre commence par un mot illisible suivi par « de la Caroline du Sud & Réflexions sur l’Esclavage » ; il correspond à la Lettre IX, « Description de Charleston ; réflexions sur l’esclavage ; sur la domination du mal ; une scène accablante ». Le troisième texte, intitulé « Une Visite à John Bertram le Botaniste », est le numéro 5 de la table du premier volume et correspond à la Lettre XI, « De M. Iw—n Al—z, un gentilhomme russe, décrivant la visite qu’il a faite, à [l]a demande [de James], à M. John Bartram, le célèbre botaniste pennsylvanien ». Le quatrième manuscrit, qui porte le titre de « Réflexions d’un Fermier Américain sur les Serpents », est le numéro 8 de la table des matières et correspond à la Lettre X, « Sur les serpents et sur l’oiseau-mouche ». Portant le numéro 4 sur la liste, le cinquième manuscrit est celui de « L’Histoire d’
l’Hébridéen », dont le contenu est intégré, dans la version imprimée du livre, à la Lettre III, « Qu’est-ce qu’un Américain ? ». Le sixième manuscrit, qui porte le numéro 7 dans la table, est justement celui qui donne son titre à cette Lettre III.
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Lettres d’un fermier américain
Le septième manuscrit, intitulé « L’homme de la Frontière ou l’Histoire du Père affligé », porte le numéro 3 dans la table du premier volume et correspond à la Lettre XII, « Angoisses d’un habitant de la frontière ». À la suite de ce texte, le manuscrit intercale deux copies d’un écrit intitulé « Une Famille Heureuse séparée par l’Esprit de la Guerre Civile », qui ne figure ni dans la table du premier volume, ni dans les Lettres d’un fermier américain. Puis, tel qu’annoncé dans une note accompagnant la table des matières, apparaît, « avant les Lettres sur l’Île de Nantucket », le manuscrit de la dédicace originale à l’abbé Raynal, présentée sous le titre de « Une Épitre à M. Abbé Raynald. F. R. S. ». Cette copie est aussitôt suivie d’une traduction française de cette dédicace. Finalement, le volume se clôt sur un texte intitulé « Nantucket », le numéro 2 de la table, qui rassemble les pages de ce qui constitue la séquence des cinq lettres de Nantucket des Lettres d’un fermier américain. Ainsi, contrairement à ce qui est annoncé par la table des matières, ce recueil ne se termine pas par l’« Introduction ou première Lettre ». Le manuscrit de cette première lettre n’a d’ailleurs jamais été retrouvé. Le titre du manuscrit correspondant à la Lettre II, « Sur la situation, les sentiments et les plaisirs d’un fermier américain », indique que ce texte aurait été écrit par un certain « W. S. ». La présence de ces initiales pose problème : elles correspondent à celles de William Seton, le dédicataire des versions françaises des Lettres d’un cultivateur américain. Rien, pourtant, dans cette lettre, ne laisse croire qu’elle puisse provenir d’une plume autre que celle de James. Le manuscrit de la Lettre X, « Description de Charleston », précise que cette missive aurait été écrite à « Charles Town, le 3 Septbre 1773 ». Celui de la Lettre XI, « De M. Iw—n Al—z, un gentilhomme russe, décrivant la visite qu’il a faite, à [l]a demande [de James], à M. John Bartram », date cette missive de « Phie [Philadelphie], le 4 Jan. — 1770 ». De plus, toutes les occurrences du prénom de Iwan apparaissent entre les lignes du texte, ce qui suppose qu’elles y ont été ajoutées après une première mise au net du texte16. Dans la table des matières, le titre de ce manuscrit est suivi des initiales « J. A. », lesquelles correspondent, en tenant compte de la graphie de l’époque, à celles du nom d’Iw—n Al—z, le signataire de cette lettre. La table du premier volume indique que la lettre identifiée dans cette liste sous le titre de « L’Habitant de la Frontière » aurait été écrite « par P Px. ». Cette identification n’apparaît cependant pas sur le manuscrit de la lettre en question.
L
e t t r
e
s
d’un
fermier américain, d é c r i va n t
certaines localités , mœurs et coutumes provinciales généralement peu connues, et témoignant
des récentes et des présentes conditions de vie à l ’ intérieur des
colonies britanniques de
l ’A mérique du
N ord .
Écrites pour l’information d’un ami en Angleterre,
par
J. Hector St. John,
un fermier de
Pennsylvanie.
L ondr e s I mprimé
T homas D avies , sur R ussel S treet , C ovent G arden , et L ockyer D avis à H olborn M DCC LXXXII
pour
Figure 7. Letters from an American Farmer, 1782. Page de titre de l’édition originale. Montréal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
Annonce1
L
es lettres qui suivent sont le pur produit du fermier américain qui les signe. Elles ont été écrites à des fins privées, dans le but de satisfaire la curiosité d’un ami, et elles sont rendues publiques parce qu’elles renferment beaucoup de renseignements véridiques, peu connus de ce côté de l’Atlantique ; aussi ne manqueront-elles pas d’intéresser grandement la population d’Angleterre en ces temps où tout le monde porte attention aux affaires américaines2. Lorsqu’on se penche sur ce qui caractérise le style et le ton de ces lettres, on en déduit aisément (sans avoir besoin d’autre preuve) qu’elles sont réellement le fruit d’une correspondance privée car écrites avec simplicité et familiarité, et parfois avec expressivité, elles ne sont nullement exemptes du genre de maladresses qui apparaissent inévitablement au sein des effusions précipitées d’un écrivain à l’inexpérience avouée. Notre fermier a été le témoin oculaire d’événements qui ont changé le visage de l’Amérique ; il est de ceux qui craignaient et qui ont sévèrement subi les désolantes conséquences d’une rupture entre la mère patrie et ses colonies car il a été chassé d’un établissement qui lui a fait goûter des plaisirs dont le lecteur trouvera une touchante description dans les premières lettres de ce volume. La triste épreuve est toutefois près de connaître un terme et, maintenant, il ne nous reste plus qu’à espérer que l’évidence des intérêts et des besoins réciproques des deux pays puisse, par bonheur, une fois le moment venu et en dépit de tous les obstacles, les réunir de nouveau. Si les lettres de notre fermier en viennent à être considérées comme un divertissement utile à un public intelligent et ouvert d’esprit, on pourra s’attendre pour bientôt à la publication d’un second volume aussi intéressant que celui-ci.
Annonce
de la deuxième édition3.
D
la publication de ce volume, nous avons appris que M. St. John a accepté une charge publique à New York4. Aussi est-il difficile de savoir s’il aura ou non bientôt le loisir de faire la révision de ses documents et de donner au monde un deuxième recueil des Lettres du fermier américain. epuis
Page laissée blanche intentionnellement
À l’abbé Raynal, membre de la Société royale1
P
ermettez,
Monsieur, qu’un humble planteur américain, un simple cultivateur, s’adresse à vous depuis la lointaine rive de l’Atlantique et qu’il ait la présomption d’apposer votre nom en tête de ses pauvres réflexions2. Je souhaiterais qu’elles soient dignes d’un si grand honneur. Mais pourquoi ne me serait-il pas permis de dévoiler les sentiments que mon cœur m’a si souvent fait ressentir ? Il y a de ça quelques années, j’ai découvert accidentellement votre Histoire politique et philosophique3 et je l’ai lue avec un plaisir infini. Pour la première fois de ma vie, j’ai réfléchi sur ce qui distingue les différentes nations ; j’ai découvert l’étendue des ramifications d’un commerce qui devrait unir le monde mais qui est maintenant la raison de ses convulsions ; j’ai admiré l’universalité de votre bienveillance et la générosité de votre bonté qui ne se confinent pas aux limites étroites de votre propre pays mais qui s’étendent, au contraire, à la race humaine toute entière. Vous vous êtes fait l’éloquent et ferme défenseur de la cause de l’humanité en épousant celle des pauvres Africains ; vous avez vu les provinces de l’Amérique du Nord sous leur vrai jour, comme l’asile de la liberté, comme le berceau de futures nations et le refuge d’Européens en détresse. Pourquoi devrais-je alors me retenir d’aimer et de respecter un homme dont j’admire tant les écrits ? Ces deux sentiments sont inséparables, à tout le moins dans ma poitrine. Je me suis imaginé que la présence de votre génie dirigeait mon étude, que j’accomplissais mes petits travaux sous son invisible et puissante gouverne : permettez-moi aujourd’hui de les sanctifier en les mettant sous les auspices de votre nom. Que la sincérité des raisons qui me poussent vous empêche de penser que cette adresse bien intentionnée puisse être autre chose que la plus pure marque de révérence et d’affection. On ne peut douter qu’il existe, entre les hommes de bien répandus de par le monde, une secrète communion, une affinité d’esprit, un lien qui tient à la similitude des sentiments ; alors pourquoi, quoique Américain, ne me serait-il pas permis de prendre place au sein de cette vaste fraternité intellectuelle ? Oui, je me le permets, et bien que le nom d’un homme ne possédant ni titres ni terres, qui ne s’est jamais élevé au-dessus de l’humble condition de fermier, puisse sembler sans importance, dans la mesure où les sentiments que j’ai
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Lettres d’un fermier américain
exprimés sont l’écho de ceux de mes compatriotes, en leur nom autant qu’au mien, permettez-moi de me déclarer, Monsieur, votre très sincère admirateur, J. Hector St. John4 Carlisle, en Pennsylvanie5.
Lettre I Introduction1
Q
ui aurait pensé que, parce que je vous ai reçu d’une façon hospita-
lière et avec gentillesse, vous deviez m’imaginer capable d’écrire avec précision et perspicacité ? Votre gratitude trompe votre jugement. Les connaissances que j’ai tirées de votre conversation m’ont amplement récompensé pour les cinq semaines pendant lesquelles je me suis occupé de vous. Je ne vous ai rien donné de plus que ce qu’exigent les règles de l’hospitalité ; mais un autre invité aurait-il pu m’instruire comme vous l’avez fait ? Vous m’avez guidé, sur la carte, d’un pays d’Europe à l’autre ; vous m’avez parlé de nombreuses choses extraordinaires qu’on retrouve dans notre célèbre mère patrie, dont je ne savais presque rien : son réseau de navigation intérieure, son agriculture, ses techniques, ses manufactures et son commerce ; vous m’avez guidé au sein d’un vaste labyrinthe et j’ai tiré un grand profit de ce parcours ; la comparaison suffit à prouver que c’est moi qui ai envers vous une dette de gratitude. Pour vous accorder le traitement que vous avez reçu dans ma maison, nous n’avons eu, mon épouse et moi, qu’à puiser au fond de nos cœurs ; ce que vous désirez maintenant doit puiser dans un esprit d’une bien grande faiblesse ; la tâche requiert de la mémoire et divers talents que je ne possède pas. Parce que je n’ai cessé de les étudier, je peux évidemment décrire avec une certaine précision nos méthodes américaines d’agriculture, nos mœurs et nos coutumes particulières, mais mes connaissances ne vont pas plus loin. Ces renseignements aux couleurs bien locales et sans grand éclat suffiront-ils à combler vos attentes et à satisfaire votre curiosité ? Je suis étonné qu’au cours de vos voyages américains vous n’ayez pas trouvé d’interlocuteurs plus éclairés et d’une meilleure éducation que moi ; votre prédilection me surprend plus qu’elle me flatte, ma seule part d’orgueil se réduisant à celle que je tire de la qualité de mes travaux de ferme. Mon père m’a légué quelques livres moisis, que son père avait apportés d’Angleterre avec lui ; mais quel secours puis-je tirer d’une bibliothèque composée pour la plus grande partie d’ouvrages de théologie écossaise, des Voyages de Sir Francis Drake, de l’Histoire de la reine Élisabeth et de quelques volumes dépareillés2 ? Notre ministre vient souvent me voir, quoiqu’il vive à plus de vingt milles de distance. Je lui ai montré votre lettre, lui ai demandé son avis et sollicité son aide ; il me dit qu’il n’avait pas de temps libre car, comme nous tous, il doit cultiver sa ferme et se
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consacrer en plus à l’étude de ce qu’il doit dire à l’occasion du sabbat. Mon épouse (et je ne fais jamais rien sans la consulter) se met à rire et me dit que vous ne pouvez pas être sérieux. Quoi ! dit-elle, prétendrais-tu3, James, envoyer des épîtres à un homme d’importance et d’Europe, qui a passé beaucoup de temps dans cette vaste demeure appelée Cambridge où il se trouve, dit-on, une telle abondance de connaissances que les gens se les approprient rien qu’en respirant l’air de l’endroit ? Ne devrais-tu pas être gêné d’écrire à un homme qui n’a jamais de sa vie accompli une seule journée de travail, ne serait-ce que pour abattre un arbre ; qui a passé Dieu sait combien d’années à étudier les étoiles, la géométrie, les pierres et les mouches, et à lire de gros livres ? Qui a même voyagé, comme il nous l’a raconté, jusqu’à Rome ! Penses-y : un Londonien qui va à Rome ! Jusqu’où est-ce que ces chers Anglais n’iront-ils pas ! Quelqu’un qui a vu les usines de soufre du Vésuve et la ville enterrée de Pompéi ! Prétendrais-tu échanger des lettres avec une personne qui est allée à Paris, dans les Alpes, à Petersbourg et qui a vu tant de jolies choses de part et d’autre des vieux pays ; qui a traversé la grande mer jusqu’à nous et qui a voyagé depuis notre New Hampshire, dans l’est, jusqu’à notre Charleston, dans le sud ; qui a visité toutes nos grandes villes, qui connaît la plupart de nos célèbres avocats et de nos hommes d’esprit ; qui a conversé avec un grand nombre de représentants du roi, de gouverneurs et de conseillers, et qui arrête malgré tout son choix sur toi pour être son correspondant, selon le mot que tu emploies ? Il veut sûrement te taquiner ! Il ne peut pas être vraiment sérieux, j’en suis certaine ! James, tu dois relire une fois de plus cette lettre, paragraphe par paragraphe, et vérifier consciencieusement si tu ne peux pas y deviner quelque raillerie, des mots qui ont plus d’une signification ; et à bien y penser, mon mari, je souhaiterais que tu me laisses voir cette lettre ; même si je ne suis qu’une femme, ainsi que tu pourrais le dire, je connais malgré tout la portée des mots car lorsque j’étais petite fille, mon père nous a envoyées auprès des meilleurs maîtres de la circonscription. — Elle l’a alors lue elle-même très attentivement ; notre ministre était présent, nous l’avons écoutée et avons pesé chaque syllabe ; nous avons unanimement conclu que vos intentions étaient sérieuses, selon les mots de mon épouse, et votre requête nous est apparue sincère et de bonne foi. Mais en nous remémorant ce qui distingue votre sphère d’activité de la mienne, nous avons été de nouveau saisis par l’étonnement. Notre ministre a pris la lettre des mains de mon épouse et l’a lui-même lue ; il a fait porter notre attention sur les deux dernières phrases et nous en avons pesé la teneur au mieux de nos capacités. La conclusion que
Lettre I – Introduction
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nous en avons tirée m’a finalement fait prendre la décision d’écrire. —— Vous dites que vous ne voulez de moi rien de plus que ce qui se situe dans les limites de mon expérience et de mes connaissances, ce que je comprends très bien ; la difficulté est la suivante : comment recueillir, mettre en ordre et en forme ce que je sais ? Ensuite, vous soutenez qu’écrire des lettres n’est rien de plus que parler sur du papier, ce qui, je dois en convenir, m’est apparu comme une idée plutôt nouvelle. — Eh bien, voisin James, fit remarquer notre ministre, étant donné que vous savez bien parler, je suis certain que vous devez également écrire passablement bien ; imaginez alors que monsieur F. B. est encore ici et mettez simplement par écrit ce que vous lui auriez dit. Imaginez que les questions qu’il vous adressera dans ses futures lettres vous seront posées viva voce, comme nous avions l’habitude de dire au collège ; concevez et formulez alors vos réponses dans le même langage que s’il était devant vous. C’est tout ce qu’il vous demande et je suis certain que la tâche n’est pas difficile. Il est votre ami ; qui pourrait être gêné d’écrire à une telle personne ? Bien qu’il soit un homme d’éducation et de goût, je suis cependant certain qu’il lira vos lettres avec plaisir ; si elles ne seront pas élégantes, elles auront l’odeur des bois et seront un peu sauvages ; je connais votre tour d’esprit ; elles traiteront de choses qu’il ignorait jusqu’alors. Certaines personnes sont tellement intéressées par la nouveauté qu’elles laisseront passer bien des fautes de langage afin d’obtenir des renseignements. Nous sommes tous enclins à aimer et à admirer les objets exotiques, bien qu’ils puissent souvent s’avérer inférieurs à ce que nous possédons, et j’imagine que c’est la raison pour laquelle nombre de personnes ne cessent de visiter l’Italie. — Ce pays est la destination commune des voyageurs modernes. James : Ne devrais-je pas connaître ce qu’il y a de si agréable et profitable à voir là-bas pour que tant de gens souhaitent visiter ce pays plus qu’un autre ? Le ministre : Je ne le sais pas très bien. J’imagine que leur but est de retrouver les vestiges d’un peuple jadis florissant mais désormais disparu. Ils s’y divertissent en observant les ruines de temples et d’autres édifices qui ont bien peu de choses à voir avec ceux de l’époque actuelle et les connaissances qu’ils en tirent doivent être aussi vaines qu’inutiles. Je me suis souvent demandé pourquoi le botaniste avisé ou l’homme de savoir ne préfèrent pas venir ici ; il me semble qu’il y aurait bien plus de satisfactions à tirer de l’observation des embryons et des humbles rudiments de sociétés qui se développent autour de nous, de la récente fondation de nos villes et de l’établissement de tant de districts ruraux. Je suis certain
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que la rapidité de leur croissance doit être plus agréable à observer que les ruines de vieilles tours, d’inutiles aqueducs ou de remparts jadis menaçants. James : Ce que vous dites, ministre, me semble être très juste ; continuez, je vous en prie : j’aime toujours vous entendre parler. Le ministre : Ne pensez-vous pas, voisin James, que l’esprit d’un bon Anglais éclairé gagnerait beaucoup à se consacrer, au sein de ces provinces, à l’observation de ce qui y rend tant de gens heureux ? À la définition des moyens par lesquels nous agrandissons insensiblement, jour après jour, l’étendue de nos établissements ? Comment nous transformons d’immenses forêts en beaux champs et ce qui, dans chacune de ces treize provinces, est l’expression de notre singulière aisance à assurer notre subsistance et notre félicité politique ? En Italie, tous les objets de contemplation, toutes les rêveries du voyageur ne peuvent faire autrement qu’évoquer les générations passées et des époques très lointaines, recouvertes par la poussière des ans. — Ici, au contraire, tout est moderne, paisible et agréable. Ici, nous n’avons pas connu de guerre pour semer la désolation dans nos champs*1; notre religion n’opprime pas le cultivateur ; nous sommes étrangers aux institutions féodales qui ont asservi un si grand nombre de personnes. Ici, la nature ouvre son large sein pour accueillir un flot incessant de nouveaux arrivants et leur donner de la nourriture. Je suis certain qu’on ne peut pas m’accuser de partialité américaine lorsque je dis que ce plaisant spectacle doit être plus intéressant et plus philosophique que celui des vieilles ruines romaines. Ici, chaque chose inspirera au voyageur les réflexions les plus philanthropiques ; au lieu de se soumettre à une douloureuse et inutile introspection sur les révolutions, les ravages et les fléaux du passé, son imagination se réjouira d’avance en anticipant le développement et la culture des champs de l’avenir, en prévoyant l’importance des générations futures qui rempliront et embelliront les étendues de ce continent sans limites. Là-bas, les amphithéâtres à moitié en ruines et les fièvres putrides de la Campanie doivent remplir son esprit de réflexions des plus mélancoliques tandis qu’il cherche l’origine et les fins des édifices qui l’entourent, et les raisons d’un si grand délabrement. Ici, il peut contempler les débuts
* Les troubles qui sèment actuellement la confusion dans les colonies américaines n’avaient pas encore éclatés lorsque cette lettre et certaines de celles qui suivent ont été écrites.
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et les premières esquisses de la société humaine, ce qu’on ne peut pas voir ailleurs qu’en cette partie du monde4. Le reste de la Terre, à ce qu’on m’a dit, est par endroits trop rempli et en d’autres à moitié désert. Partout la fausse religion, la tyrannie et les lois absurdes écrasent et affligent l’humanité. Ici, nous avons, dans une certaine mesure, retrouvé l’ancienne dignité de notre espèce ; nos lois sont simples et justes, nous sommes une race de cultivateurs, nous labourons sans contraintes et tout y est par conséquent prospère et florissant. Pour ma part, je préfère admirer la vaste grange d’un de nos riches fermiers, qui a lui-même abattu le premier arbre de sa plantation et qui a été le fondateur de son établissement, plutôt que d’étudier les dimensions du temple de Cérès. Je préfère témoigner de la progression de cet industrieux fermier à chacune des étapes de ses labours et de ses autres travaux plutôt que d’étudier comment on peut entretenir les couvents italiens modernes sans autres moyens que le chant et la prière. Bien que le champ d’étude qu’il trouvera sous nos latitudes se réduise à peu de choses, le voyageur anglais ne perdra pas entièrement son temps. La nouveauté et l’aspect étonnant de nos vastes établissements, de nos jolies rivières, l’importance des travaux que l’on entreprend partout, le nombre de gens qui vivent ensemble dans l’aisance et la paix : tout devrait grandement intéresser les observateurs ; quelles que soient les difficultés qu’ils pourront rencontrer au fil de leurs recherches, l’hospitalité qui règne d’un bout à l’autre de ce continent facilitera partout leurs excursions. Puisque c’est en labourant la surface du sol que nous avons amassé tout le bien que nous possédons, la surface de ce sol est par conséquent la seule chose qui nous est connue jusqu’ici. Il faudra le travail de plusieurs générations, l’énergie des hommes du futur, avant que l’humanité ait ici le loisir et les moyens de pénétrer plus profondément dans les entrailles de ce continent pour chercher les richesses souterraines dont il regorge assurément. — Voisin James, nous avons besoin de l’aide d’hommes ayant le loisir d’approfondir les connaissances, nous avons besoin d’éminents chimistes pour former nos maîtres de forge, pour nous enseigner comment préparer les teintures de nos vêtements. Ici, nous n’avons personne à la hauteur de cette tâche. S’il se fait parmi nous quelques découvertes utiles, elles sont le fruit de la chance ou de l’infatigable esprit d’entreprise qui est la principale caractéristique des habitants de ces colonies. James : Oh ! si je pouvais m’exprimer comme vous le faites, mon ami, je n’hésiterais pas un seul instant : je serais impatient d’entreprendre une correspondance qui me ferait une réputation.
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Le ministre : Vous pouvez écrire autant que vous le désirez et vous vous améliorerez très rapidement ; j’en fais la prophétie : vos lettres auront au moins le mérite de parvenir de la frontière des grandes étendues sauvages, à trois cents milles de la mer, et trois mille milles par-delà cette mer, ce qui ne sera pas à leur désavantage, croyez-en ma parole. Vous destinez un de vos enfants à porter la toge ; qui sait, monsieur F. B. vous aidera peut-être lorsque le garçon aura affaire avec l’évêque5 ; il est bon pour les fermiers américains d’avoir des amis en Angleterre. Ce qu’il vous demande est bien facile — nous donnons le nom de conversation à ce que nous disons entre nous et une lettre n’est qu’une conversation en noir sur blanc. James : Vous réussissez à me persuader — s’il rit de mes maladresses, il sera certainement content de mon entière collaboration. Ce sera en toutes bonnes intentions de ma part, quel que soit le résultat. Je lui écrirai longuement et ce sera à lui d’extraire le bon du mauvais, l’utile du futile ; qu’il choisisse ce dont il peut avoir besoin et rejette ce qui ne répond pas à ses attentes. Après tout, il ne s’agit que de traiter monsieur F. B., maintenant qu’il est à Londres, de la même manière que je l’ai traité en Amérique, alors qu’il était sous mon toit, c’est-à-dire en lui offrant ce que j’ai de meilleur, avec de bonnes intentions et de la meilleure manière qu’il m’est possible. La chose est très différente, James, vraiment très différente, a dit mon épouse ; je n’aime pas ta comparaison ; notre petite maison et notre garde-manger, notre verger et notre jardin lui ont offert ce dont il avait besoin ; la moitié du temps, monsieur F. B., le pauvre homme, n’a vécu que de gâteaux aux fruits ou de pêches et de lait. Ces choses étaient un don de Dieu, la fille de ferme et moi avons fait le reste ; nous n’avons pas inventé ces victuailles, nous n’avons fait que les cuire aussi bien et avec autant de soin que nous le pouvions. Il faut d’abord, James, savoir quel genre d’ingrédients tu es en mesure de puiser en toi-même et, ensuite, si tu sais comment les apprêter. — Eh bien ! eh bien ! cette fois tu es dans l’erreur, mon épouse : si j’étais rempli de vanité, ta réprimande serait opportune, mais tu sais que j’en possède bien peu. Comment pourrais-je savoir de quoi je suis capable avant d’avoir essayé ? Si, dans la demeure de ton père, tu ne t’étais pas toi-même employée à apprendre et à mettre en pratique chacun des arts domestiques qui ont fait la réputation de tes parents, tu aurais été une bien piètre épouse pour un fermier américain : tu n’aurais jamais été la mienne. Je ne t’ai pas mariée pour ce que tu possédais mais pour ce que tu savais faire. N’as-tu pas remarqué ce que monsieur F. B. laisse entendre ? Il me dit que l’art d’écrire n’est pas diffé-
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rent des autres, qu’on l’acquiert avec l’habitude et la persévérance. C’est singulièrement vrai, a dit notre ministre : celui qui écrira une lettre chaque jour de la semaine aura l’impression, le samedi, que la sixième coule de sa plume bien plus aisément que la première. Je me souviens que lorsque j’ai commencé mon ministère et à prêcher la Parole, je me sentais perplexe et vide ; mon esprit était comme un sol desséché sur lequel rien ne poussait, pas même de la mauvaise herbe. Grâce à la bénédiction des cieux et à ma persévérance dans l’étude, je me suis doté de pensées, de phrases et de mots plus riches ; je m’en suis rempli et je peux désormais prêcher d’abondance à partir de n’importe quel texte qui me vient à l’esprit. Ainsi en sera-t-il avec vous, voisin James ; commencez donc sans délai, et les lettres de monsieur F. B. devraient vous être d’une grande utilité ; il vous renseignera certainement sur beaucoup de choses : une correspondance consiste en un échange mutuel. Mettez votre modestie de côté et je ferai de mon mieux pour vous aider toutes les fois que j’en aurai le loisir. Très bien, ai-je dit, je me décide à suivre votre conseil ; je n’enverrai mes lettres ni n’en recevrai aucune sans vous les lire, ainsi qu’à mon épouse ; les femmes sont curieuses, elles aiment connaître les secrets de leurs maris ; ce ne sera pas la première chose que j’aurai soumise à vos deux opinions. Chaque fois que vous viendrez dîner avec nous, elles seront le dernier plat sur notre table. Et ce ne sera pas le moins agréable, répondit le cher homme. La nature vous a fait don d’une bonne part de raison et laissez-moi vous dire qu’il s’agit d’un de ses meilleurs présents. Elle vous a de plus doté d’une certaine perspicacité qui vous permet de faire la part des choses, et d’une imagination vive qui vous permet de penser avec célérité ; vous tirez souvent d’utiles considérations de la contemplation d’objets qui n’offraient rien à mon esprit ; vous avez le cœur tendre et bon, vous aimez les descriptions et votre crayon, rassurez-vous, n’est pas mauvais pour celui d’un fermier ; vous semblez le tenir sans difficulté ; votre esprit est ce qu’on appelait au collège de Yale une tabula rasa6, sur laquelle les impressions fortes et spontanées s’inscrivent avec facilité. Ah, voisin ! auriez-vous reçu seulement la moitié de l’éducation de monsieur F. B. que vous seriez vraiment son digne correspondant. Et peut-être serez-vous, ainsi revêtu de votre simple tunique américaine, un interlocuteur encore plus divertissant que si vous portiez toutes les toges de Cambridge. Vous serez à ses yeux comme une de ces plantes sauvages d’Amérique, aux branches irrégulières et luxuriantes, dont un savant européen ne pourrait probablement pas déterminer la valeur et l’utilité. Si notre sol ne vaut pas encore d’être remarqué pour l’excellence de ses fruits, sa productivité est cependant
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Lettres d’un fermier américain
une solide preuve de fertilité ; il ne lui manque que les connaissances qui s’acquièrent progressivement avec les ans pour s’améliorer et se corriger. Il est plus facile de retrancher que d’ajouter ; mon intention n’est pas de vous flatter, voisin James, l’adulation n’est pas mon genre, vous pouvez donc croire ce que dit votre pasteur. Je serais en Europe que je me fatiguerais de ne voir rien d’autre que des espaliers, des plates-bandes et des arbres réduits à l’état de pygmées. Permettez donc à monsieur F. B. de voir sur papier quelques framboisiers sauvages d’Amérique dans toute la force de leurs branches et de leur ramification foisonnante, tels que les produit par ici une nature dont la vigueur ne connaît pas de retenue — montrez-lui la force des végétaux qui poussent par chez-nous. Après tout, pourquoi ne serait-il pas permis à un fermier de faire usage tout aussi bien que les autres de ses facultés mentales ? Le fait qu’un homme travaille l’empêche-t-il de réfléchir, et s’il réfléchit à des choses utiles, pourquoi ne pourrait-il pas, dans ses loisirs, mettre ses pensées sur papier ? J’ai composé plus d’un bon sermon tandis que j’étais derrière ma charrue. Lorsque les yeux ne sont pas attirés par aucun objet en particulier, l’esprit s’ouvre à de nombreuses idées utiles. Ce n’est pas dans le bruyant atelier d’un forgeron ou d’un charpentier qu’on peut avoir le plaisir de ces moments studieux ; c’est pendant que nous labourons la terre en silence et que nous rêvassons le long des odoriférants sillons de nos basses terres sans être interrompus par les pierres et les souches ; c’est alors que les salubres effluves de la terre pénètrent nos esprits et alimentent notre inspiration ; les autres activités de nos fermes sont de lourds travaux lorsqu’on les compare à cette plaisante occupation ; de toutes les tâches que m’impose la mienne, le labour est la plus agréable parce que je peux penser tandis que je travaille ; mon esprit est au repos ; je laboure avec mon instinct, aidé de celui de mes chevaux ; il n’existe pas la moindre différence entre nos manières de prendre part à cette opération ; l’un suit le sillon, l’autre le contourne ; au bout de mon champ, ils tournent soit à droite soit à gauche, selon ma commande, tandis que je guide sans y penser la charrue à laquelle ils sont attelés. Commencez donc cette correspondance, voisin, et persévérez : les difficultés disparaîtront à mesure que vous vous approcherez d’elles ; vous vous étonnerez de vous-même au fur et à mesure ; lorsque vous y repenserez, vous vous direz, ainsi que je me le suis souvent dis moi-même : si je m’étais montré timide, je ne serais jamais allé aussi loin. Devriez-vous peiner pour labourer vos coteaux rocailleux et négliger la riche vallée qui se trouve à votre porte ? Si vous n’aviez jamais essayé, vous n’auriez jamais appris ni à tracer ni à entretenir
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vos sillons. Ce ne sera pas rien qu’un petit bonheur pour vos enfants de pouvoir dire, un jour, que leur père était non seulement un des fermiers les plus travaillants du pays mais un de ses meilleurs écrivains. Une fois que vous aurez commencé, faites comme lorsque vous reprenez votre jachère de l’été : vous n’envisagez jamais ce qu’il vous reste à faire, vous ne voyez que ce que vous avez déjà labouré. Suivez donc mon conseil, voisin James : les choses iront bien pour vous, j’en suis certain. — Le croyez-vous vraiment, Monsieur ? Vos conseils, que je suis depuis longtemps, ont beaucoup de poids à mes yeux ; je crois que j’enverrai une lettre à monsieur F. B. par le premier vaisseau. — Si tu persistes à vouloir être un homme aussi imprudent, a dit mon épouse, pour l’amour de Dieu, que cela demeure un profond secret entre nous ; si cela venait à se savoir que tu envoies tes écrits à Londres, à un homme riche et d’importance, les gens n’arrêteront pas d’en parler ; certains croiront que tu vas te prendre pour un auteur, d’autres augureront d’importants changements dans le bien-être de ta famille. Certains diront ceci, d’autres diront cela ; qui souhaite devenir l’objet de la rumeur publique ? Pèse bien tes actions avant de commencer, James — considère qu’une bonne part de ton temps et de ta réputation est, si je puis dire, en jeu. Devrais-tu écrire aussi bien que l’ami Edmund7, dont je vois souvent les discours dans nos journaux, que ce serait la même chose ; tu ne serais pas moins accusé de paresse et d’avoir des idées qui ne sont pas de ta condition. Notre colonel de milice sera souvent dans les parages afin de savoir sur quoi est-ce que tu peux tant trouver à écrire. Certains imagineront que tu désires devenir, Dieu nous en garde, un représentant de la Chambre ou un magistrat, et que tu es en train de raconter tout un lot de choses aux représentants du roi. Au lieu d’être respecté comme tu l’es maintenant et de vivre en paix avec tout le monde, nos voisins feront d’étranges suppositions. Je préférerais plutôt demeurer tels que nous sommes, ni meilleurs ni pires que le reste de nos amis. Tu sais ce que je veux dire ; cependant, je serais attristée de te priver de la moindre récréation honnête. Aussi, comme je l’ai dit plus tôt, que cela demeure un aussi grand secret que s’il s’agissait d’un abominable crime ; le ministre, j’en suis certaine, ne le divulguera pas ; quant à moi, bien que je ne sois qu’une femme, je sais cependant ce que c’est qu’être une épouse. — Je ne voudrais pas, James, que tu passes pour ce qu’on appelle un écrivain ; non, pas pour tout l’or du monde, comme le veut l’expression. Ton père avant toi était en toute chose un homme d’une simplicité et d’une honnêteté irréprochables ; il était un homme de peu de mots, qui se contentait de dire oui ou non ; sa ferme et son travail étaient
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tout ce dont il s’occupait. Je me demande d’où t’es venu cet amour de la plume ? S’il avait passé son temps à envoyer ça et là des épîtres, il ne t’aurait pas laissé sa belle plantation libre de dettes. Tout ce que je dis est pour notre bien ; des gens d’importance et d’outre-mer peuvent écrire à nos amis du village parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire. Ces Anglais sont de bien étranges personnes ; parce qu’ils peuvent vivre sans travailler grâce à ce qu’ils appellent des billets de banque, ils croient que tout le monde peut faire de même. Tout ce beau pays n’aurait jamais été cultivé et défriché avec ces billets. Je suis certaine que lorsque monsieur F. B. était ici, il t’a vu suer et peiner d’abondance ; il m’a souvent dit combien il trouvait que les Américains travaillaient nettement plus dur que les Anglais de par chez lui : parce que là-bas, nous a-t-il dit, il n’y a pas d’arbre à abattre, pas de clôture à dresser, pas de nègres à acheter et à vêtir ; et tandis que j’y pense, quand lui enverras-tu ces arbres dont il a parlé ? Mais s’ils n’ont pas d’arbres à abattre, ils ont, disent-ils, de l’or en abondance car ils en ratissent et en grattent ici et là. J’ai souvent entendu mon grand-père raconter comment ils vivent là-bas de leurs écrits. C’est par écrit qu’ils nous envoient leur marchandise, comme ils l’envoient aux Antilles ou aux Indes. Mais, James, tu sais que ce n’est pas en écrivant que nous paierons le forgeron, le ministre, le tisserand, le tailleur et la boutique anglaise. Mais puisque tu sais te conduire comme un homme, suis ton inclination ; tu as besoin de distractions, j’en suis certaine, et pourquoi ne t’y adonnerais-tu pas comme tu l’entends. — Que cela reste cependant un grand secret ; comment pourrais-tu accepter qu’à nos assemblées du canton on t’appelle le pousse-crayon ? Si ton entreprise venait à se savoir, les voyageurs de passage diraient, en pointant notre maison du doigt : c’est ici que réside le fermier griffonneur8 ; mieux vaudrait entendre comme observation d’usage : ici vit la belle et bonne famille qui ne refuse jamais une assiette de victuailles ou un plat d’avoine à quiconque y met les pieds. Voyez comme leurs nègres sont gras et bien vêtus. Ainsi, Monsieur, vous ai-je livré la teneur sincère et candide de la conversation qui m’a déterminé à accepter votre invitation. J’ai cru nécessaire de commencer ainsi et de vous mettre dans le secret afin que vous ne puissiez pas me reprocher à l’avenir le moindre degré de présomption. Vous comprendrez bien les raisons qui m’ont poussé à commencer, les craintes que j’ai entretenues et les principes sur lesquels se fonde ma modestie ; je n’ai plus rien d’autre à faire que de me mettre à la tâche. — Souvenez-vous que vous devrez m’indiquer mes sujets et je n’écrirai sur rien d’autre, de façon à ce que vous ne puissiez pas me blâmer de faire un
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choix malavisé. — Mon style vous apparaîtra peut-être fautif ; mes méthodes, malhabiles ; mes observations, futiles ; soyez cependant assuré qu’ils seront l’authentique expression de ma pensée et je souhaite qu’ils soient recevables à ce titre. Souvenez-vous que vous avez établi les fondations de cette correspondance ; vous savez très bien que je ne suis ni philosophe, ni politicien, ni théologien, ni naturaliste, mais un simple fermier. Je me flatte donc que vous accepterez mes lettres telles qu’elles seront conçues, non pas selon les règles de la science, qui me sont parfaitement étrangères, mais conformément aux impressions spontanées que chaque sujet pourra inspirer. C’est la seule ligne de conduite que je sois en mesure de suivre : celle que la nature a elle-même tracée pour moi ; tel était le contrat que j’avais passé avec vous et qui semblait bien faire votre affaire. Auriez-vous voulu le style de l’homme éduqué, les réflexions du patriote, les débats du politicien, les étonnantes observations du naturaliste, le plaisant apparat de l’homme de goût, vous vous seriez certainement adressé à l’un de ces hommes de lettres qui abondent dans nos villes. Mais puisque, au contraire, et pour des raisons que j’ignore, vous voulez correspondre avec un homme qui cultive la terre, avec un simple citoyen, vous devrez accepter mes lettres telles qu’elles sont, pour le meilleur et pour le pire.
Lettre II Sur la situation, les sentiments et les plaisirs d’un fermier américain1
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uisque vous êtes le premier Européen éclairé que j’aie jamais eu le plaisir de connaître, vous ne serez pas étonné que je sois empressé de me conformer à votre désir et à ma promesse, et de vouloir préserver votre amitié et votre correspondance. En me fiant à vos dires, je constate qu’il existe des différences bien concrètes entre vos élevages, vos modes de vie, vos coutumes et les nôtres ; tout est singulier ; si nous pouvions profiter des avantages du fermier anglais, nous serions sans doute plus heureux ; mais ce souhait, comme tant d’autres, est contradictoire car si les fermiers anglais possédaient certains des privilèges qui sont les nôtres, leur condition serait la meilleure au monde. Je constate qu’on trouve du bon et du mauvais dans toutes les sociétés et il est vain de chercher un endroit où l’un ne se mêle pas à l’autre. C’est pourquoi je suis heureux de mon sort
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et remercie Dieu que mon destin soit d’être un fermier américain plutôt qu’un serf de Russie ou un paysan de Hongrie. Je vous remercie sincèrement pour le portrait, si terrible soit-il, que vous m’avez fait de leur sort et de leur condition ; vos observations m’ont confirmé la justesse de mes opinions et je suis maintenant plus heureux que je croyais l’être auparavant. Il est étonnant que la vue de la misère d’autrui doive nous faire un si grand bien ; je suis cependant loin de me réjouir d’apprendre qu’il existe de par le monde des hommes vivant dans un pareil malheur ; ils sont certainement aussi paisibles, industrieux et travaillants que nous le sommes. C’est un bien mauvais sort que d’être ainsi condamné à un esclavage pire que celui de nos nègres. Dire que dans ma jeunesse il m’est arrivé de penser vendre ma ferme ! Je pensais qu’elle ne m’apportait rien de plus que des travaux et des plaisirs ennuyeux et répétitifs. Les premiers me semblaient fastidieux et lourds, et les derniers, rares et insipides ; mais lorsque je me suis imaginé être dépouillé de ma ferme, il m’est apparu que le vaste monde comptait tellement peu d’endroits inoccupés que j’ai commencé à craindre de ne pas y trouver de place pour moi. Mon imagination s’est mise à se faire une opinion passablement nouvelle, bien meilleure qu’auparavant, de ma ferme, de ma maison, de ma grange. Pourquoi ne serais-je pas heureux, me suis-je dit, là où mon père l’a été avant moi ? Il est vrai qu’il ne m’a pas laissé de bons livres, qu’il ne m’a enseigné rien d’autre que l’art de lire et d’écrire ; mais il m’a fait hériter d’une bonne ferme et de son expérience ; il ne m’a pas laissé de dettes, ni aucun problème à résoudre. — Je me suis marié, ce qui m’a parfaitement réconcilié avec ma situation ; la présence de mon épouse a égayé ma maison et l’a rendue plaisante ; elle ne m’apparaissait plus aussi lugubre et solitaire qu’auparavant ; quand je partais travailler dans mes champs, c’était avec plus d’ardeur et de plaisir ; je sentais que je ne travaillais plus pour moi seul et cela m’encourageait beaucoup. Mon épouse venait souvent me rejoindre avec son tricot dans les mains et s’asseyait à l’ombre des arbres, louant mon adresse à tracer mes sillons ainsi que la docilité de mes chevaux, ce qui me donnait du cœur à l’ouvrage ; tout devenait facile et agréable, et je regrettais de ne pas m’être marié plus tôt. Je me sentais heureux de ma nouvelle situation et existe-t-il une occupation qui puisse assurer autant de bonheur que celle de fermier américain, lui qui est libre de ses agissements, libre de ses pensées, sous la tutelle d’un gouvernement qui requiert bien peu de choses de nous ? Je ne dois rien à mon pays si ce n’est quelques radis, un maigre tribut pour mon roi ainsi que la loyauté et le respect qu’on lui doit ; je ne connais d’autre seigneur que le Seigneur, à qui je dois
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la plus sincère des gratitudes. Mon père m’a laissé trois cents soixante et onze acres de terre, dont quarante-sept de bons champs de chaume, un excellent verger et une vaste grange. Je me dois de me rendre compte combien je suis chanceux qu’il ait vécu pour bâtir et défrayer toutes ces installations ; les tâches que je dois accomplir, mes fatigues, sont peu de choses comparées aux siennes, lui qui, du premier arbre à abattre jusqu’à l’achèvement de sa maison, a dû tout faire de ses propres mains. Chaque année, j’abats de 1 500 à 2 000 livres de porc, 1 200 de bœuf, une demidouzaine de bons moutons bien gras ; ma femme a toujours une grande réserve de volailles : que pourrais-je désirer de plus ? Mes nègres sont raisonnablement fidèles et en bonne santé ; grâce à une longue habitude de travail et de commerce honnête, mon père a laissé derrière lui le nom d’un homme de bien ; je n’ai qu’à marcher dans ses pas pour être heureux et un homme de bien comme lui. Je connais assez la loi pour régler mes petits tracas de propriété, cela sans avoir à craindre son pouvoir. Telle est, dans ses grandes lignes, ma situation ; mais ce que je ressens déborde de ce que je suis en mesure d’exprimer et je ne sais trop comment m’y prendre afin d’en rendre compte. Lorsque mon premier fils est né, le cours de mes idées a soudainement changé ; jamais charme n’a pu agir avec autant de rapidité et de force ; j’ai cessé de laisser mon imagination errer de par le vaste monde ; depuis, mes excursions n’ont pas dépassé les bornes de ma ferme et je trouve désormais mes principaux plaisirs à l’intérieur de ces limites réduites ; mais, du même coup, il n’est aucune opération la concernant qui ne me nourrisse de réflexions utiles. C’est, je crois, la raison pour laquelle vous aviez l’habitude, lorsque vous étiez ici, de m’appeler, dans votre style fleuri, le semeur de sentiments. Comme ces sentiments doivent être grossiers chez celui qui manie chaque jour la hache et la charrue ! Comme ils doivent être au contraire raffinés chez un Européen dont l’esprit a bénéficié de l’éducation, de la grammaire, des livres et de tout ce qu’il est possible d’apprendre ! Ce sont malgré tout ces sentiments que je vais décrire aussi bien qu’il m’est possible de le faire, conformément à votre pressante requête. Lorsque je contemple mon épouse assise auprès de mon feu tandis qu’elle file, tricote, raccommode ou donne le sein à notre enfant, je ne peux décrire les divers sentiments d’amour, de gratitude, de fierté bien ressentie qui font tressaillir mon cœur et qui débordent souvent en me faisant pleurer malgré moi. Je ressens la nécessité, le doux plaisir de faire attentivement et adéquatement ma part d’époux et de père de façon à mériter ma bonne fortune. Il est vrai que ces plaisantes images s’envolent avec la fumée de ma pipe, mais bien qu’elles disparaissent de
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mon esprit, l’impression qu’elles laissent dans mon cœur est indélébile. Lorsque je joue avec l’enfant, je me laisse emporter par mon imagination en tentant de prévoir sa constitution et son caractère futurs. J’ouvrirais volontiers le livre du destin afin de savoir sur quelle page son avenir est tracé. Existe-t-il un père qui soit en mesure d’exprimer la moitié des impressions qui lui gonflent la poitrine en ces moments d’extase paternelle ? J’en suis assurément incapable et je me prends à craindre pour la santé de ceux qui me sont devenus si chers ; quand ils sont malades, je paie lourdement les joies que j’ai goûtées alors qu’ils étaient bien portants. Lorsqu’il m’arrive de voyager au loin, c’est toujours contre ma volonté. Jamais je ne reviens à la maison sans ressentir du bonheur, une émotion que je repousse, la jugeant sans utilité et ridicule. À l’instant où je pose le pied sur ma terre, mon esprit s’exalte en évoquant les idées de propriété, de droit exclusif et d’indépendance. Précieux sol, me dis-je, par quelle singulière règle de droit es-tu devenu la source des richesses de celui qui te possède en franc-alleu ? Pourquoi, fermiers américains, ne posséderionsnous pas pleinement ce sol ? Il nous nourrit, il nous habille ; nous en tirons de grandes joies : notre meilleure viande, nos boissons les plus désaltérantes, même le miel de nos abeilles tire son origine de ce lieu privilégié. Aussi n’est-il pas étonnant que nous en chérissions la possession ; il n’est pas étonnant que tant d’Européens, qui n’ont jamais été en mesure de dire d’une pareille part de terre qu’elle était la leur, traversent l’Atlantique pour voir se réaliser ce bonheur. C’est mon père qui a converti cette terre jadis ingrate en une plaisante ferme et, en échange, elle est nous a permis d’acquérir nos droits ; notre rang, notre liberté, notre pouvoir de citoyens, l’importance de notre statut d’habitant s’enracine en elle. Je dois admettre que je contemple toujours ces images avec plaisir et que je leur accorde toute l’attention de mon imagination car telle est ce qu’on peut appeler la véritable et unique philosophie du fermier américain. Veuillez ne pas rire de voir un naïf campagnard se peindre ainsi lui-même en traçant le portrait de ce qui fait sa vie de simplicité ; souvenez-vous que c’est vous qui l’avez demandé : c’est pourquoi je m’efforce, avec candeur et bien modestement, de suivre le fil de mes sentiments, mais je ne peux pas tout vous dire. Souvent, lorsque je laboure mes basses terres, je pose mon petit garçon sur un siège qui se visse à la flèche de la charrue2 — ses mouvements et ceux des chevaux lui plaisent, il est parfaitement heureux et commence à babiller. Tandis que je me penche sur la poignée, mon esprit se remplit de pensées diverses. Je fais aujourd’hui pour lui, me dis-je, ce que mon père a jadis fait pour moi ; puisse Dieu me permettre de vivre afin qu’il puisse
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accomplir un jour la même tâche avec les mêmes fins lorsque je serai fatigué et âgé ! J’épargne des soucis à sa mère tandis qu’il est avec moi ; les sillons odoriférants vivifient ses esprits et paraissent faire un grand bien à l’enfant car il semble mieux se développer depuis que je m’adonne à cette pratique ; existe-t-il quelque chose de plus plaisant et respectable que cette simple occupation ? Le père qui laboure ainsi en compagnie de son enfant afin de nourrir sa famille n’est surpassé que par l’empereur de Chine labourant pour donner l’exemple à son royaume3. Lorsque, dans la soirée, je retourne à la maison en passant par mes basses terres, je suis étonné par la myriade d’insectes que je vois danser dans les rayons du soleil couchant. Auparavant, j’étais à peine conscient de leur existence : ils sont si petits qu’il est difficile de les distinguer ; n’osant pas s’exposer aux feux de notre soleil du midi, c’est par précaution qu’ils embellissent ce court moment de la soirée. Jamais je ne vois un œuf sur ma table sans m’émerveiller du changement qu’il aurait connu n’eût été de ma gourmandise ; il aurait pu être une bonne et belle poule conduisant ses poussins avec un soin et une vigilance qui font honte à nombre de femmes. Ou peut-être un coq, paré des plus majestueuses plumes, tendre pour sa compagne, hardi, courageux, doté d’un instinct étonnant, avec des pensées, une mémoire et toutes les caractéristiques distinctives de la raison humaine. Je ne vois jamais sans émerveillement mes arbres laisser tomber leurs feuilles et leurs fruits à l’automne, et bourgeonner à nouveau au printemps ; je m’étonne de la sagesse des animaux qui sont depuis longtemps les habitants de ma ferme : la mémoire et la sagesse de certains d’entre eux semblent même surpasser celles de l’homme. Je pourrais vous raconter des choses étonnantes à ce propos. Qu’est-ce donc que cet instinct que nous déprécions tellement et à propos duquel on nous conduit à nous faire une si basse opinion ? Plus que tous les autres habitants de ma ferme, mes abeilles méritent mon attention et mon respect ; je suis étonné de voir que rien n’existe qui ne connaisse un ennemi, chaque espèce se développe et vit au détriment d’une autre. Nos tyrans tritris4 sont malheureusement les destructeurs de ces industrieux insectes ; mais d’un autre côté, ces oiseaux préservent nos champs des déprédations des corneilles qu’ils poursuivent en vol avec une grande vigilance et une étonnante habileté. Aussi, tiraillé entre deux intérêts, ai-je longtemps résisté au désir que j’avais de les abattre, cela jusqu’à l’an passé alors que j’ai pensé qu’ils étaient trop nombreux et que mon indulgence était allée trop loin ; c’était au moment où les abeilles essaiment : elles étaient toutes sorties pour se fixer aux arbres avoisinants et les tyrans tritris attrapaient celles qui revenaient des
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champs chargées de leurs provisions. C’est ce qui m’a fait me décider à en tuer autant que je pourrais et j’allais faire feu lorsqu’une masse d’abeilles grosse comme mon poing est sortie d’une des ruches pour se précipiter sur un des oiseaux et elles l’ont probablement piqué car il s’est tout de suite mis à crier et s’est enfui en volant, non plus d’une manière irrégulière comme auparavant, mais en ligne droite. La téméraire phalange l’a suivi sur une distance considérable mais, malheureusement trop sûre de sa victoire, elle abandonna son ordre de bataille et se débanda. Par ce geste inconsidéré, elles perdirent la force du nombre qui avait fait s’envoler l’oiseau. S’apercevant de leur désordre, il revint immédiatement et put en attraper autant qu’il voulait ; il a même eu l’effronterie de se percher sur la même branche d’où les abeilles l’avaient chassé. Je l’ai abattu et lui ai immédiatement ouvert le jabot d’où je retirai 171 abeilles ; je les déposai sur une couverture au soleil et, à ma grande surprise, 54 d’entre elles sont revenues à la vie et, après s’être nettoyées, sont joyeusement retournées à la ruche où elles ont probablement fait part à leurs compagnes de cette aventure et de cette évasion comme, j’imagine, on n’en avait jamais connues de mémoire d’abeilles américaines. Je tire beaucoup de plaisir des cailles qui habitent ma ferme ; elles me récompensent abondamment, avec la variété de leur chant et leur singulière docilité, en retour de l’inviolable hospitalité que je leur accorde chaque hiver. Au lieu de tirer perfidement avantage de leur grande et affligeante détresse lorsque la nature n’offre rien de plus qu’une stérile couverture de neige, lorsque l’irrésistible nécessité les pousse aux portes de ma grange, je leur permets de se nourrir sans être inquiétées et c’est un spectacle des plus agréables que celui que m’offre cette triste saison lorsque je vois ces beaux oiseaux, domestiqués par la faim, se mêler à mon bétail et à mes moutons, cherchant en sécurité un maigre grain qui, si ce n’était d’elles, serait inutile et perdu. Souvent je leur apporte de la paille et du grain dans les angles des clôtures où le souffle du vent empêche la neige de s’accumuler : l’un pour les nourrir, l’autre afin d’empêcher leurs tendres pattes de geler à même la terre ainsi que j’ai pu fréquemment l’observer. Je ne connais pas de moment où la barbarie particulière à l’homme se dévoile aussi clairement que lorsqu’il attrape et assassine ces oiseaux inoffensifs pendant cette cruelle saison de l’année. Monsieur ****5, un des fermiers les plus célèbres et extraordinaires qui ait jamais fait les honneurs de la province du Connecticut, a, lors d’un dur hiver, sauvé l’espèce de la destruction totale grâce à son secours opportun et clément. Elles ont péri dans le reste du pays ; au printemps suivant, on n’entendait plus leur doux pépiement sauf sur la ferme de ce
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gentilhomme ; c’est à son humanité que nous devons d’entendre encore leur musique. Lorsque les rigueurs de cette saison frappent tout mon bétail, aucun fermier ne s’occupe de lui avec autant de plaisir que je le fais ; il s’agit d’un de ces devoirs qui est adouci par la plus raisonnable des satisfactions. Je m’amuse à observer leurs différents caractères, leurs actions et les divers effets de leur instinct alors grandement aiguillonné par la force de la faim. Je constate leurs diverses inclinations et les différents effets de leurs passions, qui sont exactement les mêmes que parmi les hommes ; la loi est pour nous la même chose que ce que je suis pour ma basse-cour : une bride et un frein empêchant celui qui est fort et cupide d’oppresser celui qui est timide et faible. Conscients de leur supériorité, ils tentent constamment d’empiéter sur leurs voisins ; insatisfaits de la part qui leur est échue, ils l’avalent avec avidité de façon à avoir l’occasion, à moins qu’on ne les en empêche, de prendre ce que les autres ont reçu6. J’en réprimande certains ; d’autres, insensibles à mes remontrances, reçoivent quelques coups. Les vivres seraient-il distribués à des hommes n’ayant le secours d’aucun langage, je suis certain qu’ils ne se conduiraient pas mieux les uns envers les autres, pas plus philosophiquement que ne le fait mon bétail. Le même esprit prévaut dans l’écurie mais j’y ai affaire à des animaux plus généreux ; là, ma voix bien connue a une influence immédiate et restaure rapidement la paix et la tranquillité. Ainsi, grâce à mes connaissances supérieures, je gouverne mon bétail de la même manière que les hommes de sagesse sont obligés de gouverner les sots et les ignorants. Diverses autres pensées remplissent mon esprit en cet instant particulier mais, le temps de retourner à la maison, elles ont toutes disparu. Si, par une nuit froide, je traverse la contrée sur mon traîneau qui me conduit à la vitesse de douze milles à l’heure, les circonstances dans lesquelles je me retrouve éveillent de nombreuses réflexions. Je me demande : qu’est-ce donc que cette chose qu’on appelle le gel ? Notre ministre le compare à des aiguilles dont les pointes pénètrent par nos pores. Qu’est-il advenu de la chaleur de l’été ? En quelle partie du monde le vent du nord-ouest conserve-t-il ces grandes réserves de salpêtre ? Lorsque, le matin, je vois une rivière sur laquelle je peux passer et qui, la veille au soir, était liquide, j’ai de quoi être étonné ! Qu’est-il advenu de ces millions d’insectes qui jouaient dans nos champs d’été et, le soir, dans nos prés ? Ils étaient si petits et si délicats, la durée de leur existence a été si brève qu’on ne peut pas s’empêcher de se demander comment ils ont pu apprendre, en si peu de temps, le sublime art de se cacher, ainsi que leur descendance, de manière à combattre parfaitement la rigueur de la
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saison et à préserver ce précieux embryon de vie, cette petite part d’impalpable chaleur qui, si elle vient à se perdre, fait la perte de l’espèce ! D’où vient cette irrésistible propension à s’endormir, commune à tous ceux qui sont sévèrement attaqués par le gel ? Aussi triste cette saison puisse-t-elle être, elle est comme les autres le lieu de miracles ; elle présente à l’homme divers problèmes qu’il ne pourra jamais résoudre ; nous avons entre autres ici un groupe de petits oiseaux qui n’apparaissent jamais avant la tombée de la neige ; contrairement à tous les autres, ils s’en font une résidence et cet élément semble leur être un délice. Ce sont cependant mes abeilles qui font naître en moi les réflexions les plus agréables et les plus profondes ; qu’on me laisse les observer à mon aise et leur gouvernement, leur industrie, leurs querelles, leurs passions se présentent toujours à moi avec quelque chose de nouveau ; c’est la raison pour laquelle, lorsque je suis fatigué par le travail, mon lieu de repos habituel est sous mes acacias, près de la demeure de mes abeilles. Grâce à leurs mouvements, je peux prédire le temps qu’il fera, et je connais le jour de leur essaimage ; mais le plus difficile, lorsqu’elles sont en vol, est de savoir si elles veulent ou non prendre la direction des bois. Si elles ont déjà fait leur campement au creux de quelque arbre, ce ne sont pas les appâts de sel et d’eau, de fenouil, de feuilles de noyer, etc., ni la meilleure des ruches qui les persuaderont de rester ; elles préféreront des habitations grossières et rudimentaires à la mieux finie des ruches d’acajou. Lorsque c’est le cas avec les miennes, je tente rarement de contrecarrer leur inclination : c’est dans la liberté qu’elles travaillent ; devrais-je les confiner qu’elles dépériraient et abandonneraient leurs tâches. Ces excursions ne nous séparent que pour un temps ; je suis généralement assuré de les retrouver à l’automne suivant. Cette migration ne fait qu’ajouter à mes récréations ; je sais comment tromper leur instinct sans pareil ; je ne crains pas non plus de les perdre, même si elles sont à dix-huit milles de ma maison et logées dans le plus haut des arbres, dans la plus impénétrable de nos forêts. Je vous ai amené une fois avec moi dans une de ces excursions et vous insistez pourtant pour me faire répéter le détail de nos opérations, ce qui ramène à ma mémoire plusieurs des utiles et distrayantes réflexions avec lesquelles vous avez joyeusement rempli nos heures d’ennui. Lorsque j’ai fini mes semailles, je trouve un moyen de me récréer en me préparant pour une randonnée d’une semaine dans les bois, non pour y chasser le cerf ou l’ours ainsi que le font mes voisins, mais pour attraper ces plus inoffensives abeilles. Je ne peux pas me vanter du fait que cette
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chasse soit des plus nobles, ni qu’elle soit une activité très courue, mais je la trouve moins fatigante et tout aussi profitable, et cette dernière considération est la seule qui me pousse à m’y adonner. Je prends mon chien avec moi sans autre raison que pour avoir un compagnon car il est inutile à cette chasse, ainsi que mon fusil car, comme vous le savez, aucun homme ne doit pénétrer les bois sans porter d’arme, ma couverture, quelques provisions, de la cire, du vermillon, du miel et une petite boussole de poche. Muni de ces instruments, je me dirige vers les bois, à une distance considérable de tout établissement. Je les examine attentivement afin de savoir s’ils abondent en grands arbres ; si c’est le cas, je fait un petit feu sur une pierre plate, en un endroit approprié ; je mets de la cire dans le feu ; près de ce feu, sur une autre pierre, je répands des gouttes de miel que j’entoure d’une petite quantité de vermillon que j’étends sur la pierre ; je me retire alors doucement afin de surveiller s’il apparaît des abeilles. S’il s’en trouve dans les environs, vous pouvez être assuré que l’odeur de la cire brûlée va inévitablement les attirer ; elles trouveront bientôt le miel, car elles aiment s’approprier celui qui n’est pas le leur, et à l’occasion de leur approche, elles vont nécessairement se teinter de la poussière de vermillon qui adhérera à leur corps. Je pointe ensuite ma boussole afin de suivre leur course, qu’elles tracent invariablement en ligne droite lorsqu’elles retournent chez elles chargées de nourriture. À l’aide de ma montre, je note combien de temps prennent pour revenir celles qui sont marquées de vermillon. Connaissant ainsi la direction et, dans une certaine mesure, la distance que je peux aisément deviner, je suis cette direction et manque rarement de parvenir jusqu’à l’arbre où sont logées ces républiques. Je lui appose alors une marque. De cette façon, avec de la patience, il m’est parfois arrivé de trouver onze essaims en une saison, et il est difficile de concevoir la quantité de miel que ces arbres réussiront parfois à fournir. Cela dépend entièrement de la grosseur du trou, dans la mesure où les abeilles ne cessent de travailler et n’essaiment pas tant qu’il n’est pas rempli ; car comme c’est le cas avec les hommes, seul le manque de place les pousse à abandonner la ruche maternelle. Ensuite je me dirige vers un des établissements les plus proches où je me procure l’aide nécessaire afin d’abattre ces arbres et de me nantir de ma prise pour retourner ensuite chez moi avec mon butin. Les premières abeilles que je me suis procurées ont été ainsi trouvées dans les bois, mais par pur accident car à cette époque je ne connaissais pas le moyen de les trouver. Le corps de l’arbre étant parfaitement sain, elles s’étaient logées dans le creux d’une de ses branches principales que j’ai sciée avec précaution et, avec force efforts et travail, je l’ai apportée chez
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moi où je l’ai replacée dans la même position dans laquelle je l’avais trouvée. C’était en avril ; j’ai eu cinq essaims dans la même année et depuis lors ils ont été très prospères. Cette entreprise occupe généralement une semaine de mon temps chaque automne, ce qui est pour moi une semaine de repos et de détente solitaires. À cette époque de l’année, les semences ont été confiées à la terre ; il n’y a pas grand chose à faire de ses mains à la maison et cette quantité supplémentaire de miel permet de me montrer généreux envers mes abeilles domestiques, et à ma femme de faire une bonne quantité d’hydromel. La raison pour laquelle, Monsieur, vous avez trouvé que le mien était meilleur que celui des autres, est qu’elle met deux gallons de brandy dans chaque baril, ce qui le fait mûrir et lui retire ce goût sucré et liquoreux qu’il a l’habitude de garder pendant longtemps. Si nous trouvons quelque part dans les bois (peu importe le propriétaire de la terre) ce qu’on appelle un arbre-à-abeilles, nous devons le marquer ; à l’automne de l’année où on se propose de l’abattre, il est de notre devoir d’en informer le propriétaire de la terre, qui a droit à la moitié de son contenu ; si nous ne nous y conformons pas, nous nous exposons à une poursuite pour violation de propriété, tout comme celui qui irait abattre un arbre-à-abeilles qu’il n’aurait pas trouvé ni marqué lui-même. Nous avons deux fois par année le plaisir d’attraper des pigeons ; ils sont parfois étonnamment nombreux, assez pour obscurcir le soleil pendant leur vol. Où est-ce qu’ils peuvent bien éclore ? Car une pareille multitude requiert une immense quantité de nourriture. J’imagine qu’ils s’accouplent dans les plaines de l’Ohio et dans celles des environs du lac Michigan, qui abondent en avoine sauvage, bien que jamais je n’en aie abattu qui ait eu de ce grain dans son jabot. Dans l’un d’eux, l’an dernier, j’ai trouvé des grains de riz qui n’avaient pas été digérés. Pourtant, le champ de riz le plus proche de ma demeure doit être à au moins 560 milles ! Soit leur digestion s’arrête tandis qu’ils volent, soit ils volent à la vitesse du vent. Nous les attrapons avec un filet étendu sur le sol dans lequel nous les attirons avec ce que nous appelons des pigeons sauvages domestiqués, rendus aveugles et attachés à une longue ficelle ; leurs soubresauts et leurs appels répétés ne manquent jamais de les amener à se poser. Ma plus importante prise a été de quatre douzaines ; cependant on en a souvent attrapé de bien plus grandes quantités. J’en ai souvent vu au marché à très bas prix : pour un penny, vous pouviez en prendre autant qu’il vous était possible d’en emporter ; mais ce prix extrêmement bas ne doit pas vous faire conclure qu’ils ne sont rien de plus qu’une médiocre nourriture :
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au contraire, je les trouve excellents. Chaque fermier est toute l’année en possession d’un pigeon sauvage domestiqué en cage au pied de sa porte, de façon à être prêt afin d’en attraper quel que soit le moment où commence la saison7. Le plaisir que me procure, au printemps, le gazouillement des oiseaux est bien supérieur à la pauvre description que je suis en mesure de faire de la succession sans cesse renouvelée de leurs notes sonores. Je me tire généralement du lit aux environs de cette heure indistincte qui, à proprement parler, n’est ni le jour ni la nuit, car c’est le moment d’entendre le plus universel des concerts vocaux. Qui peut écouter sans en être ému les jolies histoires d’amour que nos merles se racontent d’arbre en arbre, ou les piaillements du moqueur chat ? Tout là-haut, les sublimes accents de la grive me font chaque fois ralentir mes pas afin d’écouter cette délicieuse musique. Les diaprures des gouttes de rosée suspendues aux différents objets éveilleront, même au sein de la plus rustre des imaginations, les idées les plus voluptueuses. Aussi mal pourvus d’outils appropriés puissent-ils nous sembler être, l’étonnante adresse que montrent tous les oiseaux dans la construction de leurs nids, la belle apparence et la commodité de ces nids me rendent chaque fois honteux du manque de soin que nous apportons à nos maisons ; l’amour qu’ils portent à leur dame, les soins incessants qu’ils lui accordent et les chants particuliers qu’ils lui adressent tandis qu’elle couve patiemment leurs œufs me rappelleraient à mes devoirs, dussé-je jamais les oublier. L’affection qu’ils portent à leurs petits sans défense est un exemple stimulant ; bref, tout ce qui fait la conduite de ce que nous appelons avec hauteur le règne animal est admirable en toutes circonstances ; et l’homme, tout paré qu’il est du don supplémentaire de la raison, pourrait apprendre, au contact de la perfection de l’instinct, comment réprimer la sottise et réparer les erreurs que ce même don lui fait souvent commettre. C’est là un sujet auquel j’ai souvent consacré mes plus sérieuses réflexions ; souvent, j’ai intérieurement rougi et été grandement étonné en comparant la beauté du chemin toujours exact, toujours adéquat, toujours sage et proche de la perfection que suivent tous les animaux, avec les grossiers, les imparfaits systèmes auxquels se soumettent les hommes, non seulement les gouverneurs et les rois, mais aussi les maîtres, les époux, les pères, les citoyens. Mais c’est là un sanctuaire dans lequel un fermier ignorant ne doit pas prétendre entrer. S’il est un lieu où l’homme a la possibilité de se voir accorder des bienfaits qui puissent le soulager des nombreux chagrins auxquels il est exposé, c’est certainement à la campagne, lorsqu’il contemple attentivement le
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ravissant spectacle dont il est de toute part entouré. C’est le seul moment de l’année pendant lequel je suis avare de chaque instant ; je n’en perds aucun qui puisse ajouter à ce simple et inoffensif bonheur. Très tôt, je parcours tous mes champs ; la moindre des tâches que j’accomplis est accompagnée des plus plaisantes observations ; devrais-je donner tous les détails de ce que je fais que je deviendrais ennuyeux ; vous me croiriez coupable d’affectation et peut-être que vous ne tireriez pas la moindre émotion agréable de ma description de ces choses. Mais croyez-moi, tout ce que j’écris est bel et bien vrai. Il y a de ça quelque temps, alors que j’étais assis sur ma véranda en fumant une pipe contemplative, j’ai vu avec stupéfaction un petit oiseau, que j’avais jusque-là respecté pour son caractère inoffensif, donner un remarquable exemple d’égoïsme. Trois nids étaient placés presque l’un contre l’autre sous le toit de ma véranda : celui d’une hirondelle était logé dans un coin contre la maison, celui d’une moucherolle phébi était dans un autre, et un troglodyte occupait une petite boîte que j’avais fabriquée à dessein et qui était suspendue entre les deux. Ne soyez pas surpris de leur docilité : toute ma famille a depuis longtemps appris à les respecter autant que je le fais. Le troglodyte avait déjà montré des signes d’antipathie pour la boîte que je lui avais donnée mais je n’en connaissais pas les raisons ; finalement, il s’est décidé, tout petit qu’il était, à chasser l’hirondelle de son habitation, ce que, à ma grande surprise, il réussit à faire. L’audace l’emporte souvent sur l’honnêteté et cet exploit n’était pas sitôt accompli qu’il retirait tout le contenu du nid pour l’emporter dans sa boîte avec la plus admirable dextérité ; les signes de triomphe étaient bien visibles : il battait des ailes avec une vélocité hors du commun, tous ses mouvements faisaient montre d’une grande joie. Où est-ce que ce petit oiseau a-t-il acquis pareil esprit d’injustice ? Il n’était pas doté de ce qui porte le nom de raison ! Voilà donc une preuve que peu de choses séparent ces deux présents l’un de l’autre car nous voyons la perfection de l’un se mêler aux erreurs de l’autre ! La pacifique hirondelle, comme le paisible quaker8, s’est humblement assise à quelque distance et n’a jamais offert la moindre résistance ; mais aussitôt le pillard parti, l’oiseau humilié s’est mis au travail avec une ardeur infatigable et en quelques jours les déprédations étaient réparées. Afin cependant de prévenir la répétition de pareille violence, j’ai enlevé la boîte du troglodyte pour l’installer dans une autre partie de la maison. Au milieu de mon salon, comme vous pouvez vous en souvenir, je possède une étonnante république d’industrieux frelons9 ; leur nid est
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suspendu au plafond par la branche même sur laquelle il a été si admirablement et ingénieusement construit dans les bois. Leur déplacement ne leur a pas déplu car ils trouvent de la nourriture en abondance dans ma maison et j’ai percé un trou dans un des carreaux de la fenêtre qui répond à tous leurs besoins. Grâce à ces attentions, ils sont devenus passablement inoffensifs ; ils se nourrissent des mouches qui nous sont un réel embarras tout au long de l’été ; ils leur font sans cesse la chasse, jusque sur les paupières de mes enfants. Ils les enduisent à une vitesse surprenante d’une sorte de colle afin de les empêcher de s’enfuir et lorsque cette préparation est terminée, ils les emportent dans leur nid pour les donner en nourriture à leurs petits. Ces nids globuleux sont très ingénieusement divisés en plusieurs étages, tous pourvus de cellules et communiquant adéquatement. Ils se procurent la matière qui leur sert à construire cet édifice à même les herbes cotonneuses dont sont couvertes nos planches de chêne ; mêlée à de la colle, cette substance produit une sorte de carton très solide et qui résiste à toutes les intempéries. Grâce à leur aide, je ne suis pas dérangé par les mouches. Toute ma famille est tellement habituée à leur puissant bourdonnement que plus personne ne leur prête attention ; et quoiqu’ils soient féroces et vindicatifs, ils sont devenus utiles et inoffensifs grâce à la gentillesse et à l’hospitalité. Nous avons une grande variété de guêpes ; la plupart construisent leur nid avec de la boue, qu’elles accrochent aux bardeaux de nos toits, dans le meilleur coin qu’elles peuvent trouver. À première vue, ces agrégats ne sont rien de plus d’une motte grossière et irrégulière, mais si vous les brisez, vous observerez que leur intérieur contient un grand nombre de cellules oblongues dans lesquelles elles déposent leurs œufs et où elles s’enferment elles-mêmes chaque automne que les années amènent. Ainsi cloîtrées, elles traversent en sûreté les rigueurs de cette saison et, au retour du soleil, elles sont en mesure de perforer leurs cellules et d’ouvrir dans ces niches un passage les conduisant au soleil. Les guêpes jaunes, qui se construisent sous la terre de nos prés, sont bien plus à craindre car lorsque le faucheur passe sans le savoir sa faux au-dessus de leurs trous, elles font immédiatement une sortie avec une fureur et une vélocité surpassant celles de l’homme. Elles forment la plus hardie des volées et la seule façon de s’en protéger est de se jeter par terre et de recouvrir nos têtes de foin car ce n’est qu’à la tête qu’elles portent leurs coups ; il n’y a plus moyen de finir le travail tant qu’elles n’ont pas été réduites au silence par le feu et le soufre. Et malgré le fait que j’aie été dans l’obligation d’exécuter cette terrible sentence afin de me défendre, j’ai souvent pensé que c’était une
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grande pitié que de dévaster une si ingénieuse ville souterraine, aménagée avec tous les conforts et construite avec la plus surprenante mécanique, cela au profit d’un peu de foin. Je n’en finirais jamais si je devais présenter les nombreux objets qui frappent involontairement mon imagination tandis que je travaille et qui m’apportent spontanément le plus plaisant des soulagements. Ils apparaîtront peut-être comme d’insignifiantes banalités aux yeux d’une personne qui a voyagé de par l’Europe et l’Amérique, et qui est au fait des livres et de plusieurs sciences ; mais ces simples objets de contemplation me suffisent, moi qui n’ai pas le temps de m’adonner à de plus profondes observations. Fort heureusement, elles ne requièrent aucune étude, elles sont évidentes ; elles enrichissent les moments que je leur consacre et égaient les durs travaux auxquels je m’adonne. À la maison, mon bonheur puise à des sources très différentes ; le développement graduel de la raison de mes enfants et l’étude de leurs caractères naissants occupe toute mon attention paternelle. Je ne dois imposer rien de plus que de petites punitions à leurs bien petites fautes, les encourager à faire de bonnes actions et trouver divers autres expédients selon les situations. Mais ce sont là des propos indignes de votre attention et qui ne doivent pas sortir des murs de ma maison : ce sont des mystères domestiques qui ne concernent rien d’autre que le petit sanctuaire où réside ma famille. Je m’amuse parfois à concevoir et à construire des machines afin de simplifier le travail de mon épouse. Ces façons d’agir m’ont valu de connaître un certain succès et telle est, Monsieur, l’étroite sphère de mes occupations ; que pourrais-je bien souhaiter de plus ? Je remercie Dieu pour tout le bien qu’il m’a donné ; je n’envie la prospérité d’aucun homme et je n’ai d’autre bonheur que celui de vivre afin d’enseigner la même philosophie à mes enfants et de leur donner à chacun d’eux une ferme, de leur apprendre comment la cultiver et à être comme leur père de bons, de fructueux et d’indépendants fermiers américains — une appellation qui demeurera la plus grande fortune dont peut bénéficier un homme de mon rang, cela aussi longtemps que notre gouvernement civil continuera à faire profiter nos cultures de sa protection. Adieu.
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’aimerais bien pouvoir faire l’expérience des sentiments et des pensées qu’un Anglais éclairé ne peut faire autrement qu’éprouver de tout son cœur lorsqu’il débarque pour la première fois sur ce continent. Il doit beaucoup se réjouir à l’idée de vivre à une époque qui lui permet d’assister à la découverte et à la colonisation de ce beau pays ; il doit nécessairement ressentir un peu de fierté nationale lorsqu’il voit la suite d’établissements qui font la beauté de cette longue côte et lorsqu’il se dit : c’est là le travail de mes compatriotes qui, divisés par les factions, diversement affligés par le malheur et le besoin, infatigables et impatients, ont trouvé refuge ici. Ils ont apporté avec eux leur génie national, auquel ils doivent la liberté dont ils jouissent et la subsistance dont ils sont assurés. Ici, il voit l’esprit d’entreprise de son pays natal sous un nouveau jour et il voit dans ses travaux les premiers balbutiements des arts, des sciences et de l’ingéniosité qui fleurissent en Europe. Ici, il voit de jolies villes, des villages prospères, de vastes champs, une immense contrée couverte de demeures décentes, de bonnes routes, de vergers, de prairies et de ponts là où il y a cent ans tout était sauvage, boisé et en friche. Quelle plaisante succession d’idées cet agréable paysage doit-il suggérer ! Il doit inspirer au bon citoyen un plaisir des plus sincères. Il lui est difficile d’embrasser du regard un aussi vaste spectacle. Il est arrivé sur un nouveau continent ; il contemple une société moderne, différente de tout ce qu’il a vu jusqu’alors. Elle n’est pas composée, comme en Europe, de grands seigneurs qui possèdent tout et d’une foule de gens qui ne possèdent rien. Il n’y a pas de familles aristocratiques ici, pas de cours, pas de rois, pas d’évêques, pas d’autorité ecclésiastique, pas de pouvoirs discrétionnaires dont quelques-uns profitent sans discrétion, pas de grandes manufactures employant des multitudes, pas de grands luxes raffinés. Le riche et le pauvre ne sont pas aussi différents l’un de l’autre qu’ils le sont en Europe. Sauf dans quelques rares villes, nous cultivons tous la terre, de la Nouvelle-Écosse jusqu’en Floride occidentale. Nous sommes un peuple de cultivateurs disséminés de par un immense territoire, communiquant les uns avec les autres au moyen de bonnes routes et de rivières navigables, unis par les doux liens d’un gouvernement modéré, tous respectueux des lois et n’en craignant pas les pouvoirs parce qu’elles sont équitables. Nous sommes tous animés par un esprit d’entreprise qui ne connaît ni entrave ni retenue parce que chacun
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travaille pour lui-même. S’il voyage dans nos districts ruraux, il ne voit pas de châteaux hostiles et de grands manoirs dominant des huttes de terre battue et de misérables cabanes où le bétail et les hommes se tiennent l’un l’autre au chaud et vivent dans la pauvreté, la fumée et l’indigence. Nos agréables habitations sont uniformément commodes et bien faites. La plus pauvre de nos maisons de rondins est une demeure confortable et sans humidité. Avocat ou marchand sont les plus nobles titres qu’on peut se voir accordés dans nos villes ; celui de fermier est le seul que portent les habitants des campagnes de notre pays. Cela doit prendre un certain temps avant qu’il se fasse à notre vocabulaire, lequel est loin de manquer de titres de dignité et d’appellations honorables. Le dimanche, il voit une congrégation de fermiers respectables en compagnie de leurs épouses, tous revêtus de belle étoffe du pays, sur de bonnes montures ou se déplaçant dans leur humble charrette. Il ne se trouve parmi eux aucune personne de distinction, sauf le magistrat sans grande instruction. Il voit un pasteur aussi simple que ses ouailles, lui-même fermier, qui ne profite pas du labeur d'autrui. Nous n’avons pas de princes pour qui nous devrions peiner, nous affamer et nous saigner : nous sommes la plus parfaite des sociétés existant actuellement de par le monde. Ici, l’homme est aussi libre qu’il doit l’être et cette heureuse égalité n’est pas transitoire, ainsi qu’elle l’est chez tant d’autres. De nombreux siècles s’écouleront avant que les rives de nos grands lacs soient toutes occupées, ou les frontières inconnues de l’Amérique du Nord entièrement peuplées. Qui peut dire jusqu’où elles s’étendent ? Qui peut dire les millions d’hommes qu’elles contiendront et nourriront ? Car aucun Européen n’a encore traversé la moitié de cet immense continent. Ce voyageur souhaitera-t-il ensuite savoir d’où sont venus tous ces gens ? Ce peuple est un mélange d’Anglais, d’Écossais, d’Irlandais, de Français, de Hollandais, d’Allemands et de Suédois. La race qui porte maintenant le nom d’américaine est née de ce croisement fortuit. Les provinces de l’Est doivent cependant être mises à part dans la mesure où elles sont peuplées de purs descendants d’Anglais. J’en ai entendu plusieurs souhaiter que la population de ces dernières ait été elle aussi plus mêlée ; je ne suis pas du genre à me nourrir de suppositions et je crois que les choses sont fort bien telles qu’elles sont. Leur différence est des plus frappantes au sein de ce portrait bigarré ; elles jouent un rôle important au sein de l’agréable tableau que présentent ces treize colonies. Je sais qu’il est à la mode de philosopher à leur propos ; quant à moi, je les respecte pour ce qu’elles ont accompli : pour la manière avec laquelle elles
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ont colonisé adéquatement et avec sagesse leur territoire ; pour la décence de leurs coutumes ; pour l’amour qu’elles ont très tôt montré pour les lettres ; pour leur vieux collège, le premier de cet hémisphère2 ; pour leur esprit d’entreprise qui, pour moi qui ne suis qu’un simple fermier, est la mesure de toute chose. Aucun peuple dans la position qui était la leur, sur un sol aussi ingrat, n’a jamais réalisé de plus grands accomplissements en aussi peu de temps. Croyez-vous que la monarchie, qui domine au sein des autres gouvernements, aurait pu faire mieux ? Leur histoire prouve le contraire. Diverses raisons ont amené d’une façon ou d’une autre les pauvres de l’Europe à se rassembler en ce vaste asile américain. Pourquoi chercheraient-ils à y reconnaître ceux qui sont leurs compatriotes ? Les deux tiers des hommes n’ont hélas pas de pays. Le malheureux qui erre à l’aventure, qui travaille et souffre de la faim, dont la vie est un incessant spectacle de douloureuse affliction ou de cinglante pénurie, peut-il donner à l’Angleterre ou à n’importe quel autre royaume le nom de pays ? Un pays qui n’avait pas de pain pour lui, dont les champs ne lui apportaient pas de moissons ; un homme qui ne connaissait rien d’autre que la menace du riche, la rigueur des lois, avec leurs prisons et leurs châtiments, qui ne possédait pas la moindre parcelle de la vaste surface de cette planète ? Non ! Diverses raisons les ont poussés à venir ici. Tout a contribué à leur régénération : de nouvelles lois, un nouveau mode de vie, un nouveau système social. Ici, ils deviennent des hommes ; en Europe, ils étaient des plantes inutiles, manquant de terreau et d’averses rafraîchissantes ; ils se fanaient et étaient fauchés par le besoin, la faim et la guerre ; mais par la transplantation, comme n’importe quelle autre plante, ils ont désormais pris racines et fleuri ! Auparavant, leur pays ne leur accordait aucun autre titre que celui de pauvres ; ici, ils ont le rang de citoyen. Quel invisible pouvoir a pu permettre l’accomplissement de cette surprenante méta morphose ? La force des lois et celle de leur caractère industrieux. Les lois, les indulgentes lois les protègent dès leur arrivée en les marquant du sceau de l’adoption ; ils reçoivent d’amples récompenses pour leurs labeurs ; l’accumulation de ces récompenses leur procure des terres ; ces terres leur confèrent le titre de citoyen et à ce titre sont rattachés tous les avantages dont un homme peut profiter. Voilà ce qu’accomplissent quotidiennement nos lois. Quelle est l’origine de ces lois ? Notre gouvernement. Celle de ce gouvernement ? Il est le fruit du génie originel du peuple et de ses aspirations reconnues et soutenues par la couronne. Tel est le lien qui nous unit, tel est le tableau que présente chaque province, sauf la
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ouvelle-Écosse. Là, tout est le fait de la couronne. Ou bien personne N n’y possédait le génie nécessaire, ou bien on ne s’en est pas vraiment occupé, ce qui a eu pour conséquence que la province est vraiment très peu habitée ; le pouvoir de la couronne, conjugué aux moustiques, a empêché les hommes de s’y établir. Cependant, certaines de ces régions ont jadis été florissantes et abritaient une population paisible. Mais par la faute de quelques dirigeants, ils en furent bannis3. La plus grande erreur que la couronne ait jamais commise en Amérique a été de retirer ces hommes d’une contrée qui ne manquait de rien, sauf d’hommes ! Quel attachement un pauvre émigrant européen peut-il ressentir envers un pays où il ne possédait rien ? La connaissance de la langue et l’affection de quelques parents aussi pauvres que lui étaient les seuls liens qui l’y attachaient ; son pays est désormais celui qui lui donne de la terre, du pain, qui le protège et fait de lui un homme d’une certaine conséquence : Ubi panis, ibi patria4, telle est la devise de tous les émigrants. Qu’est-ce donc que l’Américain, ce nouvel homme ? Un Européen, ou le descendant d’un Européen, d’où cet étrange mélange de sangs que vous ne trouverez dans aucun autre pays. Je pourrais vous parler d’une famille dont le grand-père était un Anglais, dont l’épouse était Hollandaise, dont le fils a épousé une Française et dont les quatre fils ont maintenant quatre épouses de différentes nations. Est américain celui qui, abandonnant derrière lui toutes ses anciennes opinions et coutumes, en adopte de nouvelles qui se forment au contact du nouveau mode de vie qu’il a embrassé, du nouveau gouvernement auquel il obéit et du nouveau rang qu’il occupe. Il devient américain à partir du moment où il est accueilli au sein de notre vaste alma mater. Ici, des individus de toutes les nations sont fondus en une nouvelle race d’hommes5 dont les travaux et la postérité seront un jour la cause de grands changements de par le monde. Les Américains sont les pèlerins de l’Occident6 qui emportent avec eux cet imposant bagage d’arts, de sciences, de vigueur et d’esprit d’entreprise dont les lointaines origines se trouvent en Orient : ils boucleront la boucle. Les Américains étaient jadis éparpillés dans toute l’Europe ; ici, ils se voient incorporés au sein de regroupements constitués des meilleures populations qui aient jamais existé, lesquelles, dans l’avenir, se distingueront les unes des autres sous l’influence des divers climats qu’elles habitent. Ainsi l’Américain devrait-il aimer davantage ce pays que celui où il est né, ou que celui de ses ancêtres. Les récompenses que lui apportent ses entreprises suivent pas à pas à la progression de ses travaux ; il exerce son travail en respectant la loi de la nature : l’intérêt personnel7 ; comment
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p ourrait-il avoir besoin d’autre encouragement ? La femme et les enfants qui lui demandaient auparavant en vain un morceau de pain sont désormais joyeux et en bonne santé, heureux d’aider leur père à défricher ces champs d’où jailliront de généreuses récoltes qui les nourriront et les vêtiront tous, et dont aucune part ne sera jamais réclamée par un prince despotique, un riche abbé ou un puissant seigneur. Ici, la religion attend peu de choses de lui : un petit salaire volontaire pour le ministre et de la gratitude envers Dieu ; peut-il s’y refuser ? L’Américain est un nouvel homme, qui agit selon de nouveaux principes ; il développera par conséquent de nouvelles idées et se formera de nouvelles opinions. Il est passé de l’oisiveté involontaire, de la dépendance servile, de la pénurie et des labeurs inutiles, à des travaux d’une nature très différente, avec une ample subsistance pour récompense. — C’est ça, un Américain. L’Amérique britannique est divisée en plusieurs provinces formant une grande association s’étendant le long de 1 500 milles de côtes, sur 200 milles de profondeur. Je voudrais décrire cette société, à tout le moins celle des provinces centrales ; si elle ne présente pas la même diversité de teintes et de nuances que celle qui peut être observée en Europe, nous avons des couleurs qui nous sont particulières. Par exemple, il est naturel de penser que ceux qui vivent près de la mer doivent être très différents de ceux qui vivent dans les bois ; l’espace intermédiaire donnera lieu à une classe autonome et distincte. Les hommes sont comme les plantes8 ; la qualité et la saveur du fruit découle du sol particulier et du soleil qui les ont fait pousser. Nous ne sommes rien si ce n’est ce que nous devons à l’air que nous respirons, au climat que nous habitons, au gouvernement auquel nous obéissons, au système religieux que nous professons et à la nature de notre travail. Vous trouverez ici bien peu de crimes ; ils n’ont pas encore pris racine parmi nous. J’aimerais tellement être en mesure de rendre compte de toutes mes idées ; si mon ignorance m’empêche de les décrire adéquatement, je souhaite malgré tout être en mesure de les esquisser à grands traits : c’est tout ce que je me propose de faire. Ceux qui vivent près de la mer se nourrissent davantage de poisson que de viande et vont souvent à la rencontre de cet élément tumultueux. Cela les rend plus audacieux et entreprenants ; cela les conduit à négliger les occupations de la terre. Ils rencontrent divers peuples, avec lesquels ils se lient ; leur relation avec l’humanité s’élargit. La mer leur inspire un amour du déplacement, un désir de transporter des produits d’un endroit
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à l’autre, et leur fournit diverses sources de revenus qui prennent la place de ceux qu’on doit au travail. Ceux qui habitent les établissements intermédiaires, de loin les plus nombreux, sont nécessairement très différents ; la simplicité des occupations de la terre les purifie tandis que l’indulgence du gouvernement, les tendres remontrances de la religion, le statut de propriétaire indépendant, leur inspirent des sentiments qui doivent nécessairement être fort peu connus en Europe parmi les gens de la même classe. Qu’est-ce à dire ? Il n’y a pas de pareil genre d’homme en Europe ; les connaissances qu’ils acquièrent très tôt dans leur existence, les affaires qu’ils commencent très tôt à brasser, leur donnent un haut degré de sagacité. L’habitude d’être seul maître sous leur toit les rendra litigieux ; la fierté et l’obstination sont souvent les causes des poursuites légales ; la nature de nos lois et de nos gouvernements en est peut-être une autre. Il est facile de s’imaginer que, en tant que citoyens, ils liront attentivement les journaux, participeront à tous les débats politiques, blâmeront et censureront librement gouverneurs et autres. En tant que fermiers, ils seront prudents et soucieux d’augmenter leurs gains car leurs gains leur appartiennent. En tant qu’hommes du Nord, ils aimeront prendre un petit verre. En tant que chrétiens, la religion ne leur impose aucune opinion ; en ce qui a trait aux questions spirituelles, l’indulgence générale laisse à chacun le soin de penser pour lui-même ; la loi passe en revue nos actions mais nos pensées sont laissées au soin de Dieu. L’esprit d’entreprise, le bien-être, l’égoïsme, la tendance à être litigieux, le goût pour la politique, la fierté d’être citoyens et l’indifférence religieuse sont leurs caractéristiques. Si vous vous éloignez encore plus de la mer, vous arriverez dans des établissements plus récents ; ils présentent un même aspect mais leur apparence est plus grossière. La religion semble y avoir encore moins d’influence et les mœurs y sont moins raffinées. Nous arrivons maintenant à proximité des grands bois, près des derniers districts habités ; là, les hommes semblent être hors de portée du gouvernement qui, dans une certaine mesure, les abandonne à eux-mêmes : comment pourrait-il pénétrer dans les moindres recoins ! Ils ont été poussés vers cet endroit par le malheur, les difficultés qu’on rencontre aux premiers temps d’une entreprise, le désir d’acquérir de vastes étendues de terre, l’oisiveté, la fréquente incapacité à faire des économies, de vieilles dettes ; le rassemblement de ce genre de personne n’offre pas un spectacle très plaisant. Lorsque la discorde, le manque d’unité et d’amitié, l’ivrognerie et l’oisiveté prédominent dans des districts aussi éloignés, la dispute, l’inactivité et le malheur s’ensuivent. Les remèdes à ces maux ne peuvent
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être là-bas les mêmes que dans une communauté depuis longtemps établie. Leurs quelques magistrats ne sont généralement pas meilleurs que le reste d’entre eux ; ils sont souvent en état de guerre : celle qui oppose l’homme à l’homme9, qui se résout parfois par les coups, parfois au moyen de la loi ; celle qui oppose l’homme à tous les sauvages habitants de ces vénérables forêts, où ils sont allés pour les en déposséder. Là, les hommes semblent n’être rien de plus que des animaux carnivores d’un rang supérieur, vivant de la chair des animaux sauvages lorsqu’il réussissent à les attraper, et lorsqu’ils en sont incapables, ils tirent leur subsistance de céréales. Celui qui souhaite voir l’Amérique sous son vrai jour, et se faire une idée juste de la faiblesse de ses premières installations et de ses rudiments barbares, doit visiter les vastes étendues de nos frontières où se sont établis les derniers colons et où il pourra voir les premiers travaux d’établissement et la manière de défricher la terre en ces lieux où les hommes sont entièrement soumis au tempérament avec lequel ils sont nés et à l’aiguillon d’entreprises précaires, lesquelles échouent souvent lorsqu’elles ne profitent pas de l’effet béni de quelques règles morales. Là, n’étant pas soumises à la force de l’exemple et au frein de la honte, plusieurs familles exhibent les aspects les plus hideux de notre société. Elles participent à une aventure désespérée, précédant de dix ou douze ans l’armée bien plus respectable de vétérans qui arrive par la suite. Au fil des ans, la prospérité en policera certains tandis que le vice et la loi repousseront les autres qui, s’unissant de nouveau à d’autres comme eux, s’éloigneront encore davantage, laissant place à des gens plus travailleurs qui achèveront leurs établissements, transformeront la cabane de rondins en une solide habitation et, profitant de l’achèvement des lourds travaux d’installation, changeront en quelques années ce qui était jusque-là une contrée barbare en un agréable et fertile district bien ordonné. Tel est le progrès, telle est la marche que suivent les Européens en direction des parties intérieures de ce continent. Dans toute société, il se trouve des gens qui ne sont nulle part à leur place ; ces éléments impurs nous servent de précurseurs ou de pionniers ; mon père était lui-même de cette classe mais il a été en contact avec des principes d’honnêteté et ainsi fut-il un des rares à tenir le coup ; grâce à sa bonne conduite et à sa tempérance, il m’a légué un bel héritage ; parmi ses contemporains, pas plus d’un sur quatorze a connu le même heureux sort. Il y a quarante ans, cette souriante contrée était inhabitée ; elle est maintenant assainie, la décence générale des mœurs prévaut partout et tel a été le destin de nos plus belles régions.
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Mises à part ces caractéristiques générales, chaque province présente les siennes, selon le gouvernement, le climat, les façons de faire l’élevage, les coutumes et les circonstances particulières. Les Européens se soumettent sans le savoir à ces forces et, le temps de quelques générations, deviennent non seulement des Américains mais des Pennsylvaniens, ou des Virginiens, ou quelque autre nom que leur donne celui de leur province. Quiconque traverse le continent observera aisément ces différences qui se feront encore plus importantes avec le temps. Les habitants du Canada, du Massachusetts, des provinces centrales et de celles du Sud seront aussi différents les uns des autres que le sont leurs climats10 ; leurs seuls points communs seront la religion et la langue. Puisque j’ai entrepris de vous montrer comment les Européens deviennent des Américains, il ne serait peut-être pas inopportun de vous montrer comment, de la même façon, s’effacent les différences entres les diverses sectes chrétiennes introduites sur le continent et comment l’indifférence religieuse devient prédominante. Lorsqu’il arrive qu’un nombre quelconque de membres d’une secte particulière s’établissent à proximité les uns des autres, ils érigent immédiatement un temple et y pratiquent le culte de la Divinité selon leur opinion particulière. Personne ne les inquiète. Si une nouvelle secte fait son apparition en Europe, plusieurs de ceux qui en font profession viendront certainement s’établir en Amérique. Amenant leur zèle avec eux, ils sont libres de convertir autant de gens qu’ils peuvent, de construire un temple et de suivre ce que leur dicte leur conscience car ni le gouvernement ni aucun autre pouvoir n’interfèrent11. S’ils sont des sujets pacifiques et s’ils sont travailleurs, en quoi est-ce que les manières qui leur semblent appropriées pour s’adresser à l’Être Suprême concernent-elles leurs voisins ? Mais si ces sectateurs ne sont pas établis les uns près des autres, s’ils sont mélangés à d’autres confessions, leur zèle perdra de sa flamme par manque de combustible et s’éteindra en peu de temps. Ainsi les Américains deviennent-il, en ce qui a trait à la religion, ce qu’ils sont sur le plan de l’appartenance nationale : unis les uns aux autres. Ils abandonnent le nom d’Anglais, de Français et d’Européen, et abandonnent de la même manière la rigueur des pratiques chrétiennes particulières à l’Europe. Les choses iront encore plus loin dans l’avenir et même si cette idée peut vous apparaître bien étrange, il s’agit cependant d’une réelle vérité. La suite me permettra éventuellement d’être en mesure de mieux m’expliquer ; que l’exemple ci-dessous me serve de première justification.
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Supposons que vous et moi sommes en voyage ; nous remarquons que dans cette maison, sur la droite, vit un catholique qui prie Dieu comme on le lui a enseigné et qui croit en la transsubstantiation des espèces ; il travaille et cultive du blé, il a un grande famille d’enfants vigoureux et robustes ; ses croyances, ses prières n’offensent personne. Environ un mille plus loin sur la même route, son plus proche voisin peut bien être un de ces persévérants et braves Allemands luthériens12 qui s’adresse personnellement au même Dieu, le maître de toute chose, selon la manière qu’on lui a enseignée et qui croit en la consubstantiation des espèces ; personne n’est scandalisé de le voir agir ainsi ; lui aussi travaille dans ses champs, enrichit la terre, assèche des marais, etc. En quoi le reste du monde peut-il bien être concerné par ses principes luthériens ? Il ne persécute personne et personne ne le persécute, il fréquente ses voisins et ses voisins le fréquentent. À côté de lui vit un séparatiste13, le plus enthousiaste des sectateurs ; son zèle est ardent et impétueux, mais isolé comme il l’est des autres du même groupe, il ne peut fréquenter sa propre congrégation au sein de laquelle il pourrait cabaler et confondre la fierté religieuse avec l’opiniâtreté qui mène ce bas monde. Il produit lui aussi de bonnes récoltes, sa maison est joliment peinte, son verger est un des plus beaux du voisinage. En quoi les sentiments religieux de cet homme, ou même le fait de savoir s’il en possède ou pas, peuvent-ils bien concerner le bien-être du pays ou celui de l’ensemble de la province ? Il est un bon fermier, il est sobre et paisible, bon citoyen : William Penn14 lui-même n’en demanderait pas plus. Ainsi cette personne se présente-t-elle au grand jour ; on ne peut qu’imaginer sa part d’intériorité et elle n’est des affaires de personne. Ensuite, vit un Hollandais qui croit tacitement aux règles établies par le synode de Dordrecht15. L’idée qu’il se fait d’un ministre du culte est celle d’un homme à gages ; s’il fait bien son travail, il lui paiera la somme convenue ; sinon il le relèvera de ses fonctions, se passera de ses sermons et laissera son église fermée pendant des années. Mais en dépit de cette rudesse d’opinion, vous constaterez que sa maison et sa ferme sont les plus élégantes de la contrée et en voyant sa charrette et ses chevaux bien nourris, vous penserez qu’il songe davantage aux affaires de ce bas monde qu’à celles de l’autre monde. Il est sobre et travailleur, tel qu’il se doit d’être eu égard aux affaires de cette vie ; en ce qui a trait à celles de la vie future, il s’en remet au grand Créateur. Chacune de ces personnes instruit ses enfants aussi bien qu’elle le peut, mais cette instruction est boiteuse lorsqu’on la compare à celle que reçoivent les jeunes des classes les plus pauvres d’Europe. Leurs enfants grandiront donc moins zélés et
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plus indifférents que leurs parents en matière de religion. La vaine prétention ou, plus exactement, l’acharnement à vouloir faire du prosélytisme sont inconnus par ici ; ils n’ont pas le temps, les changements de saisons exigent toute leur attention et de cette façon, dans quelques années, ce voisinage bigarré affichera un étrange mélange de religions qui ne sera ni pur catholicisme ni pur calvinisme. Bien perceptible, l’indifférence deviendra évidente, cela même chez ceux de la première génération, et il pourra arriver que la fille du catholique se marie avec le fils du séparatiste et qu’ils s’établissent à distance de leurs parents. Quelle éducation religieuse donneront-ils à leurs enfants ? Une éducation bien imparfaite. S’il se trouve quelque lieu de culte dans le voisinage, supposons celui d’un groupe quaker, plutôt que de rater une occasion de se faire voir dans leurs plus beaux habits, ils s’y présenteront et quelques-uns d’entre eux se rallieront peut-être à cette Société16. D’autres demeureront dans un parfait état d’indifférence ; les enfants de ces parents zélés ne seront pas en mesure de dire quels sont leurs principes religieux, et encore moins leurs petitsenfants. C’est généralement la proximité d’un lieu de culte qui les y attire et le fait de s’y rendre est le plus fort signe d’attachement qu’ils peuvent montrer envers l’une ou l’autre secte. Les quakers sont les seules personnes qui conservent un attachement pour leur propre culte ; parce qu’ils ne sont jamais vraiment séparés les uns des autres, ils maintiennent une sorte de lien avec la Société et abandonnent rarement ses préceptes, à tout le moins dans cette province. Ainsi les sectes se mêlent-elles autant que les nations ; ainsi l’indifférence religieuse se dissémine-t-elle imperceptiblement d’un bout à l’autre du continent17, ce qui constitue présentement une des principales caractéristiques des Américains. Nul ne peut dire jusqu’où cela ira ; peut-être cela laissera-t-il un vide que combleront d’autres systèmes. La persécution, l’ardeur religieuse, l’amour de la contradiction sont ce dont se nourrit ce que le monde appelle communément la religion. Ces sources de disputes n’existent plus ici ; le zèle est confiné à l’Europe ; ici, il s’évapore dans les grandes distances qu’il a à traverser ; là-bas, ce grain de poudre explose ; ici, il brûle à l’air libre et se consume sans danger. Mais revenons à nos pionniers de l’arrière-pays. Je dois vous dire que la proximité des bois a quelque chose de bien singulier. Il en est de même des hommes, des plantes et des animaux qui poussent et qui vivent dans les forêts : ils sont entièrement différents de ceux qui vivent dans les plaines. Je vais vous faire part en toute franchise de ce que je pense, mais ne vous attendez pas à ce que je vous donne des explications. En vivant
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dans les forêts, ou à leur proximité, leurs actions se mettent à suivre les règles de la sauvagerie qui les entoure. Le chevreuil s’approche souvent pour se nourrir de leurs céréales ; les loups pour ravager leur troupeau de moutons ; les ours pour tuer leurs cochons ; les renards pour attraper leurs volailles. Cette hostilité ambiante leur met immédiatement le fusil à la main ; ils surveillent ces animaux, ils en abattent certains et en se portant ainsi à la défense de leur propriété, ils deviennent rapidement des chasseurs avertis ; tel est le changement : une fois chasseur, adieu la charrue. La chasse les rend féroces, lugubres et farouches ; un chasseur ne veut pas de voisins : au contraire, il les déteste parce qu’il craint la compétition. En peu de temps, les succès qu’ils remportent dans les bois les conduisent à négliger leurs labours. Ils font confiance en la fécondité naturelle de la terre et accomplissent donc peu de choses ; ne se souciant pas d’ériger des clôtures, ils exposent souvent le peu qu’ils possèdent à la destruction ; ils ne sont pas chez eux pour le surveiller ; afin de remplacer ce qu’ils perdent, ils vont encore plus souvent dans les bois. Ce nouveau mode de vie apporte avec lui un nouvel ensemble de coutumes que je ne peux décrire aisément. Ces nouvelles mœurs, en se greffant à l’ancien tronc, produisent une étrange sorte de débauche désordonnée, dont les marques sont indélébiles. Les coutumes des Indiens sont respectables lorsqu’on les compare à celles de ce mélange européen. Leurs épouses et leurs enfants vivent dans la fainéantise et l’inactivité, et ces derniers n’ayant aucune occupation adéquate, vous pouvez imaginer le genre d’éducation qu’ils reçoivent. La sensibilité de leur esprit n’a que l’exemple de leurs parents pour objet de contemplation ; comme eux, ils se développent d’une manière bâtarde, moitié civilisés moitié sauvages, à moins que la nature n’ait imprimé en eux quelque penchant constitutif. Finie la riche, la voluptueuse impression qui les avait si fortement marqués : la possession de leurs propriétés ne remplit plus leur pensée du même plaisir et de la même fierté. Voilà les raisons de leur isolement et vous ne pouvez pas imaginer l’effet que la distance qui les sépare les uns des autres peut avoir sur leurs mœurs ! Qu’est-ce qu’un de ces récents établissements présente au premier coup d’œil ? Qui sont ceux qui le composent ? Des Européens qui n’ont pas assez de connaissances pour prospérer ; des gens qui sont soudainement passés de l’oppression, de la crainte du gouvernement et de la peur des lois à la liberté sans limites des bois. Ce changement soudain ne peut faire autrement qu’avoir un grand effet sur la plupart des hommes et sur ceux de cette classe en particulier. Le fait de manger de la viande sauvage, quoi que vous puissiez en penser, tend à changer leur caractère18, bien que la
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seule preuve que j’en puisse apporter soit le fait que j’ai été témoin de la chose ; ne possédant pas de lieu de culte pour s’y assembler, le peu de société qu’ils pourraient connaître leur est refusé. Les services du dimanche, en plus de leur valeur religieuse, sont le seul lien social qui aurait pu leur inspirer un peu de goût pour l’ordre. Comment peut-on alors s’étonner de voir dégénérer des hommes en pareille situation, absorbés par des travaux aussi imposants et lourds ? Au contraire, c’est merveille de constater que le phénomène n’est pas plus répandu. Les moraves19 et les quakers sont les seuls à faire exception à ce que j’ai dit. Les premiers ne s’établissent jamais seuls ; c’est en groupes qu’émigrent les membres de cette société ; ils apportent avec eux leurs rites, leur culte, leurs règles de décence. Les autres ne connaissent jamais de premières installations aussi difficiles ; ils sont toujours en mesure d’acheter des établissements avantageux, cela à un moment où la contrée s’est remise de sa première barbarie. Ainsi notre mauvais peuple est constitué de ceux qui sont moitié cultivateurs et moitié chasseurs, et les pires d’entre eux sont ceux qui sont complètement retournés à l’état de chasseurs. Étant à la fois d’anciens laboureurs et de nouveaux hommes des bois, à la fois Européens et Indiens depuis peu, ils partagent les vices des uns et des autres ; ils adoptent la morosité et la férocité de l’autochtone, sans sa clémence, ni même le genre de travail qu’il pratique chez lui. Si elle ne dégrossit pas les manières, au moins la culture de la terre les rend-elle simples et inoffensives ; elle comble tous nos besoins, notre temps est partagé entre le travail et le repos et ils ne nous en reste pas assez pour commettre des méfaits. Chez les chasseurs, le temps se partage entre les difficultés de la poursuite, l’oisiveté du repos et la complaisance dans l’ébriété. La chasse n’est rien de plus qu’un licencieuse vie d’oisiveté et si elle ne pervertit pas toujours les bonnes dispositions, lorsqu’elle s’unit à la malchance, elle conduit au désœuvrement ; le désœuvrement stimule cette propension, trop naturelle chez l’homme dans le besoin, à la rapacité et à l’injustice, ce qui est fatal. Après cette explication des effets découlant de la vie dans les bois, devrions-nous continuer à nous flatter de nos vaines tentatives de convertir les Indiens ? Nous devrions plutôt commencer par convertir nos pionniers de l’arrière-pays : là où, si j’osais aujourd’hui mentionner le mot religion, le son de cet agréable vocable se perdrait dans l’immensité des bois. Les hommes vivant en pareille situation ne sont pas en mesure de recevoir ses douces instructions ou de s’en souvenir ; ils manquent de temples et de ministres, et aussitôt que les hommes aban-
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donnent leurs demeures et commencent à mener une vie d’errance, qu’ils soient basanés ou blancs, ils cessent de compter parmi ses disciples. Ainsi ai-je faiblement et imparfaitement tenté de décrire notre société depuis la mer jusqu’à nos bois ; vous ne devez cependant pas croire que tous ceux qui vont en ces lieux reculés agissent selon les mêmes principes ou sombrent dans la même dégénérescence. Plusieurs familles apportent avec elles la décence de leur conduite, leur pureté morale et leur respect de la religion, mais elles sont rares ; la force de l’exemple est parfois irrésistible. Même parmi ces pionniers, la dépravation est plus ou moins grande selon la nation ou la province à laquelle ils appartiennent. Devrais-je présenter des preuves à l’appui de ces dires, il s’en trouverait pour m’accuser de partialité. S’il arrive qu’il y ait en ces districts éloignés quelques riches éclaircies, quelques fertiles plaines, les gens y préféreront le travail de la terre à la chasse et ils s’y attacheront ; mais même sur ces fertiles îlots, vous pourrez clairement voir les habitants développer un très haut degré de rusticité et d’égoïsme. C’est à cause de cet éparpillement, et de l’étonnant pouvoir qu’il exerce sur les mœurs, que les pionniers des deux Carolines, de la Virginie et de plusieurs autres régions ont longtemps été une bande de hors-la-loi ; il était même dangereux de voyager parmi eux. Le gouvernement ne peut rien faire dans une aussi vaste contrée ; il vaut mieux qu’il ferme les yeux sur ces irrégularités plutôt que d’user de moyens en contradiction avec sa clémence habituelle. Le temps effacera ces taches ; à mesure que la plus grande partie de la population approchera d’eux, ils s’amenderont et deviendront civilisés et soumis. Quoi qu’on ait pu dire des quatre provinces de la Nouvelle-Angleterre20, leur annales n’ont jamais été ternies par semblable dégénérescence des mœurs ; leurs pionniers ont conservé le respect des convenances et du gouvernement, cela grâce à la sagesse des lois et à l’influence de la religion. Quelle détestable idée des Européens pareilles gens ont-ils pu donner aux indigènes ! Ils font du commerce avec eux ; les pires personnes ont la permission de faire ce à quoi personne ne devrait être employé à moins de présenter le meilleur des caractères. Ils s’enivrent avec eux et fraudent souvent les Indiens. Loin du regard de leurs supérieurs, leur avarice ne connaît pas de limites et, aidés par la maigre supériorité de leurs connaissances, ces commerçants les trompent et vont même parfois jusqu’aux effusions de sang. D’où ces horribles crimes, ces soudaines dévastations qui ont si souvent ravagé nos frontières, où des centaines de personnes innocentes ont été sacrifiées pour les crimes de quelques-uns. C’est à la suite de pareils comportements que les Indiens
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ont pris les armes contre les Virginiens en 177421. Ainsi s’accomplissent nos premiers pas, ainsi nos premiers arbres sont généralement abattus par les plus méchantes de nos gens ; et ainsi ouvre-t-on la voie à l’arrivée d’une deuxième et meilleure classe : l’honnête propriétaire terrien américain, le groupe de personnes les plus respectables en cette partie du monde : respectables pour leur esprit d’entreprise, pour leur heureuse indépendance, la grande liberté qui est la leur, le bon ordre de leurs familles et pour leur contribution au développement du commerce et de l’empire de notre mère patrie. En Europe, il n’est pratiquement pas d’autres titres que ceux de seigneur et de métayer ; cette belle contrée qui est la nôtre est occupée par des propriétaires, pleins possesseurs du sol qu’ils cultivent, membres du gouvernement auquel ils obéissent, qui définissent leurs propres lois par l’entremise de leurs représentants. Il est une pensée que vous m’avez appris à chérir : la distance qui nous sépare de l’Europe, loin de la diminuer, augmente au contraire notre valeur et notre importance en tant qu’hommes et en tant que sujets. Nos ancêtres y seraient-ils demeurés qu’ils n’auraient rien fait d’autre que contribuer à son encombrement et, peut-être, prolonger les convulsions qui l’ont frappée pendant si longtemps. Chacun des industrieux Européens qui se transporte ici peut-être comparé à une pousse grandissant au pied d’un grand arbre ; il ne jouit et ne profite alors que d’une petite part de sève ; arrachez-le de sa racine maîtresse, transplantez-le, et il deviendra un arbre qui portera lui aussi des fruits. Les colons ont donc droit à la considération qui est due aux objets les plus utiles ; cent familles réussissant à peine à survivre quelque part en Écosse seront ici, au terme de six années, à l’origine d’une exportation annuelle de 10 000 boisseaux de blé ; car si elle cultive de la bonne terre, il n’est pas inhabituel, pour une famille industrieuse, d’avoir 100 boisseaux à vendre. Ainsi est-ce ici que l’oisif peut trouver de l’emploi, que l’inutile se rend utile et que le pauvre devient riche. Mais par richesse, je n’entends pas l’or et l’argent : nous possédons peu de ces métaux ; j’entends un meilleur genre d’opulence : des terres défrichées, du bétail, de bonnes maisons, de bons vêtements et une augmentation du nombre de gens qui en jouissent. Il ne faut pas s’étonner du fait que ce pays exerce autant de charme et que les Européens soient tellement tentés d’y demeurer. En Europe, un voyageur devient un étranger aussitôt qu’il a quitté le royaume auquel il appartient ; il en est autrement ici. Nous ne connaissons pas, à proprement parler, d’étrangers ; c’est ici le pays de tout le monde ; la diversité de
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nos sols, de nos localités, de nos climats, de nos gouvernements et de nos produits a de quoi plaire à tout le monde. Quelle que soit sa condition, un Européen n’est pas sitôt arrivé que son œil découvre d’intéressantes perspectives ; il entend parler sa langue, il retrouve plusieurs des coutumes de son pays, il ne cesse d’entendre des noms de familles et de villes qu’il connaît, il voit le bonheur et la prospérité répandus en tous lieux, partout il est accueilli avec hospitalité, gentillesse et générosité ; il ne voit pratiquement aucun pauvre, il entend rarement parler de châtiments et d’exécutions et il s’émerveille de l’élégance de nos villes, ces miracles de l’esprit d’entreprise et de la liberté. Il n’a de cesse d’admirer nos districts ruraux, nos routes praticables, nos bonnes auberges et nos nombreuses commodités ; il se met malgré lui à aimer un pays où tout est si aimable. Lorsqu’il était en Angleterre, il n’était qu’un simple Anglais ; ici, il a devant lui une bien plus large portion du globe, pas moins du quart de la Terre, et peut y trouver tout ce que le Nord produit en fer et en matériaux pour les navires, les produits de l’Irlande, les céréales de l’Égypte, l’indigo, le riz de Chine. Il ne trouve pas, comme en Europe, une société trop populeuse où chaque place est déjà occupée ; il ne voit pas ces perpétuels affrontements entre clans, ces difficultés à se faire une place, ces disputes qui détruisent tant de gens. Il y a de la place pour tout le monde en Amérique. Possède-t-il quelque talent ou savoir-faire particuliers ? Il les exerce afin de gagner sa vie et c’est un succès. Est-il un marchand ? Les voies du commerce sont infinies. Est-il compétent en quelque domaine ? Il sera employé et respecté. Aime-t-il une vie à la campagne ? D’agréables fermes s’offrent d’elles-mêmes ; il peut acheter ce qu’il désire et devient ainsi un fermier américain. Est-il un laboureur sobre et travailleur ? Il n’a pas besoin d’aller bien loin ni de recevoir beaucoup d’instructions avant d’être engagé, bien nourri à la table de son employeur et payé quatre ou cinq fois plus que ce qu’il pouvait gagner en Europe. Veut-il des terres en friche ? Des milliers d’acres se présentent d’eux-mêmes, qu’il peut acheter à bas prix. Quels que soient ses talents et ses aspirations, si ces dernières sont raisonnables, il peut trouver de quoi les satisfaire. Je ne veux pas dire que chacun de ceux qui viennent s’enrichiront en peu de temps ; non, mais il peut, grâce à son travail, aisément se procurer une subsistance décente. Plutôt que de s’affamer, il sera nourri ; plutôt que d’être oisif, il sera employé : ce sont là de bien grandes richesses pour le genre d’hommes qui viennent ici. Le riche demeure en Europe ; seuls émigrent les gens de peu et les pauvres. Souhaiteriez-vous voyager du nord au sud comme bon vous semble, l’accès vous sera facile et vous trouverez la plus joyeuse des
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réceptions en chaque maison, une sociabilité sans ostentation, des bonnes dispositions sans affectation et tous les décents divertissements qu’offre la campagne, cela à peu de frais. Il ne faut pas s’étonner du fait que l’Européen qui a vécu ici quelques années ait le désir d’y demeurer ; on ne saurait comparer l’Europe et toutes ses pompes à ce continent fait pour les hommes de classe moyenne ou les laboureurs. À son arrivée, l’Européen semble aussi à l’étroit dans ses projets que dans ses vues, mais voilà que les choses changent soudainement d’échelle ; auparavant, deux cents milles lui semblaient être une très grande distance : ce n’est désormais que très peu de choses ; à peine a-t-il respiré notre air qu’il conçoit des projets et s’engage dans des entreprises auxquelles il n’aurait jamais pensé dans son propre pays. Là-bas, l’encombrement de la société empêche le développement de nombreuses idées utiles et élimine de louables projets, lesquels peuvent ici atteindre leur maturité. Ainsi les Européens deviennent des Américains. Mais comment cela peut-il s’accomplir au sein de cette foule d’indigents et de gens de basse extraction qui, chaque année, arrivent ici en masse de toutes les régions de l’Europe ? Je vais vous le dire : à peine sont-ils arrivés qu’ils ressentent immédiatement l’heureux effet de l’abondance de provisions que nous possédons ; ils se nourrissent de nos meilleurs aliments et sont accueillis avec gentillesse ; leurs compétences, leurs talents et leurs tempéraments particuliers sont immédiatement examinés ; quelle que soit la région d’Europe d’où ils viennent, ils trouvent des compatriotes disséminés ça et là. Permettez-moi d’en sélectionner un qui serve d’exemple pour le reste ; il est engagé, il va au travail et travaille modérément ; au lieu d’être employé par un supérieur, il se retrouve devant son égal ; il a une place à la table bien garnie du fermier ou bien à une table inférieure mais tout aussi bonne ; ses gages sont élevés, les draps de son lit ne ressemblent en rien aux mauvais draps dans lesquels il avait l’habitude de se retrouver ; s’il se conduit correctement et s’il est loyal, il a droit à des égards et est traité comme s’il était devenu un membre de la famille. Il commence à ressentir les effets d’une sorte de résurrection ; jusqu’ici, il ne vivait pas : il ne faisait que végéter ; il se sent désormais être un homme parce qu’il est traité comme tel ; parce qu’il était une personne sans importance, les lois de son pays ne tenaient pas compte de lui ; les lois de ce pays-ci le protègent de leur manteau. Jugez de la transformation que doivent connaître l’esprit et les pensées de cet homme ; il commence à oublier sa servitude et sa dépendance passées, son cœur palpite involontairement et s’échauffe ; cette première palpitation lui inspire ces nouvelles
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pensées qui font les Américains. Quel amour peut-il conserver pour un pays où son existence lui était un fardeau ? S’il est un homme de bien et de générosité, l’amour de sa nouvelle famille adoptive s’infiltrera profondément en son cœur. Il regarde autour de lui et voit nombre de personnes prospères qui, il y a à peine quelques années, étaient toutes aussi pauvres que lui. Cela l’encourage beaucoup ; il commence à élaborer quelque petit projet, le premier, hélas, de toute sa vie. S’il est sage, il passe alors deux ou trois ans pendant lesquels il acquiert des connaissances, se familiarise avec l’usage des outils, les façons de travailler la terre, d’abattre des arbres, etc. Cela contribue à l’établissement d’une bonne réputation, la plus utile des acquisitions qui puisse être sienne. Il est encouragé, il s’est fait des amis ; il est conseillé et dirigé, il devient confiant, il achète quelque terre ; il débourse tout l’argent qu’il a emporté avec lui, ainsi que celui qu’il a gagné, et s’en remet au dieu des récoltes pour payer le reste. Sa bonne réputation lui procure du crédit ; il est désormais en possession du document qui lui cède, ainsi qu’à sa postérité, le franc-alleu et la propriété absolue de deux cents acres de terre situés sur telle rivière. Quelle époque dans la vie de cet homme ! Supposons qu’il était un pauvre paysan allemand ; le voilà devenu propriétaire — il est désormais un Américain, un Pennsylvanien,